Avant de bannir Anthropic, le Pentagone menaçait de le réquisitionner
Dix-huit mois d'enquête pour habiliter Anthropic au secret défense. Quatre pages pour en faire un risque pour la sécurité nationale.

Le 24 février 2026, dans une réunion dont plus personne ne conteste le contenu, le secrétaire à la Guerre Pete Hegseth pose une alternative à Anthropic. Soit l'entreprise accepte « tous les usages licites » de Claude par l'armée avant le 27 février à 17 heures, soit elle sera désignée risque pour la chaîne d'approvisionnement et coupée du ministère, de ses fournisseurs et de toutes les autres agences fédérales.
Puis il ajoute une variante. À défaut d'accord, le ministère pourrait invoquer le Defense Production Act pour déclarer Anthropic essentiel à la sécurité nationale, et la contraindre à livrer sans les restrictions qu'elle réclame.
Menace pour la sécurité nationale, ou fournisseur si vital qu'on le réquisitionne. Les deux étaient sur la table dans la même heure.
Trois jours plus tard, la menace l'emporte. Le 27 février, Trump ordonne à toutes les agences fédérales d'abandonner la technologie d'Anthropic. Une heure plus tard, Hegseth ordonne la désignation, formalisée le 3 mars. Le 27 août, une juge fédérale a annulé ces mesures, et c'est cette réunion du 24 qu'elle cite pour expliquer pourquoi.
Mise à jour du 4 octobre 2026. Ce jugement californien n'a pas été renversé. Mais la seconde procédure que cet article annonçait comme pendante à Washington a été tranchée le 25 septembre, dans l'autre sens : la cour d'appel fédérale du District de Columbia a rejeté les recours d'Anthropic et validé son exclusion de la chaîne d'approvisionnement du ministère de la Guerre, prise sur un autre texte. État exact de la procédure en fin d'article.
Ce que la décision annule, exactement
L'affaire s'appelle Anthropic PBC contre le Département de la Guerre, numéro 3:26-cv-01996, jugée au tribunal fédéral du district nord de Californie. La juge Rita F. Lin y consacre 59 pages, rend son jugement le même jour et ordonne la clôture du dossier.
Elle déclare que les mesures violent le Premier Amendement, comme représailles contre une parole protégée, et le Cinquième, faute d'avoir laissé à l'entreprise la moindre occasion de se défendre avant la sanction. Elle annule la désignation de risque pour la chaîne d'approvisionnement. Elle annule aussi la partie de l'ordre de Hegseth qui interdisait à tout fournisseur de l'armée américaine la moindre activité commerciale avec Anthropic, y compris sans rapport avec le militaire.
Une injonction permanente interdit désormais aux agences concernées d'appliquer ces mesures et leur ordonne de retirer les instructions diffusées pour les faire respecter. L'annulation efface la mesure, l'injonction empêche de la reconstruire ailleurs.
Le gouvernement avait demandé sept jours de sursis pour saisir la cour d'appel. Refusé. La décision s'applique tout de suite.
Le dossier tenait en quatre pages
Le mécanisme utilisé contre Anthropic n'a rien d'ordinaire, on l'avait raconté ici au moment du blacklistage. Le texte invoqué, voté en 2010, visait un risque précis : qu'un adversaire sabote ou détourne un système de sécurité nationale. Les instructions d'application rédigées deux ans plus tard parlent de services de renseignement étrangers, de terroristes, d'éléments hostiles. Rien dans ce texte n'autorise à écarter une entreprise des autres agences fédérales, ni à ordonner à tous les contractants de la défense de cesser de travailler avec elle.
Un dossier administratif, c'est le devoir qu'une administration rend au juge quand il demande de voir son travail. Celui-ci tenait en un mémo de quatre pages. Daté du 2 mars, soit un jour ouvré après les instructions de Hegseth, et postérieur à deux des trois mesures qu'il est censé fonder. Il n'examine nulle part les mesures moins intrusives que la loi oblige à écarter d'abord.
La théorie de risque qu'il défendait a fondu en cours d'instance. Elle reposait sur l'idée qu'Anthropic garderait un accès dérobé à ses modèles une fois déployés. Le gouvernement a fini par admettre que cet accès n'existe pas, et que la technologie d'Anthropic n'est pas plus risquée que n'importe quel autre modèle opaque du marché.
Il ne restait alors qu'un seul facteur propre à Anthropic : la confiance. Le ministère explique qu'il ne peut pas se fier à l'entreprise à cause de sa « manière de plus en plus hostile par la presse » et de ses critiques sur l'usage militaire de l'IA. C'est là que la juge s'arrête. Sa formule, comme les autres citations de ce dossier, est traduite de l'anglais par nos soins : l'invocation vide de la sécurité nationale n'est pas un chèque en blanc pour punir les critiques du gouvernement et exercer des représailles contre eux.
Pendant ce temps, les mails continuaient
Le lendemain de la désignation, le 4 mars au matin, le sous-secrétaire chargé du dossier écrit à Dario Amodei qu'après relecture par les avocats, « on est très près du but ». La juge relève qu'il est difficile d'accorder ce message avec la description, quasi simultanée, d'une entreprise hostile présentant un risque inacceptable. On ne relance pas un fournisseur qu'on soupçonne de vouloir saboter ses propres livraisons.
Le reste suit la même pente. En avril, le dégel s'amorçait : discussions à la Maison-Blanche autour du modèle Mythos, protocoles pour que les agences puissent s'en servir, premiers déploiements. Sur ce point, le gouvernement n'a produit aucune explication au dossier.
Les dégâts se sont produits ailleurs
Une sanction contre une entreprise ne s'arrête jamais à cette entreprise. Un partenaire d'Anthropic, sous contrat annuel de plusieurs millions de dollars, est passé à un modèle concurrent pour servir un marché avec l'agence américaine du médicament. Plus de cent clients entreprise ont écrit pour dire leur inquiétude.
Des associations de contractants publics ont déposé un mémoire décrivant des contrats résiliés, des partenariats gelés, une crise de conformité sans consigne claire. Avec cette crainte au fond : que le même traitement leur tombe dessus demain, sans procédure. Trente-huit salariés du secteur ont ajouté que la mesure refroidissait le débat entre les gens les mieux placés pour juger ces technologies.
C'est l'effet d'une amende affichée à l'entrée d'un village. Elle ne vise qu'une maison, et tout le monde baisse la voix.
Ce que la décision ne règle pas
Trois précisions, parce qu'écrire « Anthropic a gagné contre le Pentagone » serait faux.
La décision n'oblige personne à acheter du Claude. Elle dit explicitement que le ministère reste libre de choisir son fournisseur d'IA et d'aller ailleurs, du moment qu'il respecte les règles. Ce qui est illégal, c'est la punition, pas le divorce.
Anthropic perd aussi sur plusieurs points. Son grief tiré de la séparation des pouvoirs est rejeté pour tous les défendeurs. Cinq agences qui n'avaient pris que des mesures provisoires échappent à l'annulation de leurs actes, et l'injonction ne couvre pas celles qui n'ont rien fait, alors qu'elles étaient nommées dans la plainte.
Surtout, une seconde procédure reste ouverte, celle qu'on annonçait déjà au moment du procès. Pendante devant la cour d'appel fédérale de Washington, elle repose sur un autre texte que celui annulé en Californie et porte sur l'exclusion d'Anthropic de la chaîne d'approvisionnement du ministère de la Guerre. Plaidée le 19 mai, dernier mémoire déposé le 3 août. L'appel du gouvernement contre l'injonction provisoire de mars, lui, est suspendu depuis le 27 avril, à la demande du ministère et sans opposition d'Anthropic, jusqu'à ce que Washington tranche. (Washington a tranché depuis : voir la mise à jour du 4 octobre, en fin d'article.)
Le 3 juin, le secrétaire à la Guerre a confirmé sa décision initiale sur ce second terrain : portée inchangée, toujours en vigueur.
Le gouvernement peut faire appel du jugement californien. Au 28 août, rien n'était enregistré au rôle.
Ce qui reste
Anthropic a réagi en une phrase, sans triomphe : l'entreprise reste concentrée sur un travail productif avec le gouvernement au service de la sécurité nationale. Le Pentagone, lui, n'a pas répondu aux demandes de commentaire.
Six mois plus tôt, on écrivait ici que l'éthique était devenue un luxe de perdants. Il restera surtout de ce dossier une phrase du jugement, celle que le gouvernement n'a jamais réussi à écarter : rien de tout cela ne correspond à la crainte sincère qu'Anthropic soit un saboteur qui empoisonnerait son logiciel pour nuire à la sécurité nationale.
Où en est la procédure, au 4 octobre 2026
Section ajoutée le 4 octobre 2026.
Le 25 septembre, la cour d'appel fédérale du District de Columbia a rejeté les recours d'Anthropic, dossiers 26-1049 et 26-1162, à deux voix contre une : opinion du juge Gregory Katsas rejoint par la juge Neomi Rao, la juge Karen LeCraft Henderson dissidente.
Les deux cours n'ont jugé ni le même acte, ni sur le même texte. La juge Lin a annulé une désignation prise sur le texte de 2010, l'article 3252 du titre 10 du code des États-Unis. Washington statuait sur une exclusion prise sur le Federal Acquisition Supply Chain Security Act de 2018, l'article 4713 du titre 41, dont la définition du risque couvre « toute personne » et n'exige aucune intention malveillante. La cour le dit elle-même : elle ne conteste pas la conclusion californienne selon laquelle Anthropic n'a eu aucune intention de ce genre, mais aucune ne lui est requise ici. Sur le Premier Amendement, elle prend le chemin inverse : le ministère aurait sanctionné un refus de clause contractuelle, non des prises de position.
L'exclusion du ministère n'a jamais été suspendue, cette même cour l'ayant refusé en avril. Le jugement californien ne l'a pas levée non plus : il portait sur un autre acte. Et l'arrêt du 25 septembre n'est pas exécutoire, le greffe ayant ordonné le même jour de différer l'émission du mandat, ce qui laisse à Anthropic le délai pour demander un réexamen. Au rôle consultable de cette cour, dernière écriture le 2 octobre, aucune requête de ce type n'est enregistrée. Le rôle californien, clos le 28 août, n'a pas bougé depuis : nous ne sommes pas en mesure de dire si le gouvernement a fait appel.
Quant à l'appel suspendu devant le 9e circuit, l'ordonnance du 27 avril ne le réveille pas d'elle-même : elle impose au gouvernement de déposer une demande dans les vingt et un jours suivant la « résolution » du dossier de Washington, si la suspension tient encore à ce moment-là. Ce que « résolution » veut dire quand le mandat est différé, l'ordonnance ne le précise pas. Et la copie consultable de ce dossier s'arrête au 27 avril : nous ne pouvons pas dire ce qui y a été déposé depuis.
Anthropic n'a donc pas gagné. Et n'a pas perdu non plus.
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Questions fréquentes
Qu'a annulé la juge fédérale dans l'affaire Anthropic ?
Peut-on dire qu'Anthropic a gagné contre le Pentagone ?
La décision s'applique-t-elle immédiatement ?
Sur quoi reposait la désignation prise par le Pentagone ?
Qu'a jugé la cour d'appel de Washington le 25 septembre 2026 ?

Julien-Pierre Noto
Entrepreneur & Voix du terrain
Julien-Pierre est entrepreneur, avec plus de vingt ans de terrain dans le bâtiment et l'immobilier. Depuis trois ans, il travaille avec l'IA au quotidien dans une PME — pas en labo : sur de vrais dossiers, avec de vrais clients. Fondateur d'ONDE AI R&D, un laboratoire de R&D appliquée sur le travail humain-IA, il publie ses méthodes en open source, ce qui marche et ce qui ne marche pas. Chez Declic Media, il est la voix du terrain : l'IA appliquée, celle qui doit prouver son utilité.
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