Le chiffre vérifié · N°6

45 % des salariés ne vérifient pas l'IA ? Le rapport dit 60 %

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Le rapport et le communiqué viennent du même cabinet. Sur la même question, ils n'affichent pas le même nombre, et un seul des deux a circulé en France.

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45 % des salariés ne vérifient pas l'IA ? Le rapport dit 60 %

La phrase qui est partie

Une phrase a circulé dans la presse économique française : 45 % des salariés ne vérifient pas l'exactitude des résultats que leur sort un outil d'IA. Elle vient du communiqué publié en avril 2025 par KPMG France, qui rend compte de « Trust, attitudes and use of AI », l'étude menée par le cabinet avec l'University of Melbourne auprès de plus de 48 000 personnes dans 47 pays.

Dans cette étude, le nombre inscrit en face de cette question, pour la France, est 60 %.

Les deux chiffres sortent de la même maison. Le 45 % est dans le communiqué de presse. Le 60 % est dans le rapport. En France, c'est le communiqué qui a été lu.

Cinq lignes, cinq nombres

La page France du rapport tient sur une infographie. Un de ses blocs s'appelle « Complacent use of AI », l'usage complaisant de l'IA, et il aligne cinq comportements déclarés par les salariés qui utilisent l'IA au travail, chacun avec son pourcentage.

Dans l'ordre : avoir utilisé l'IA de façon inappropriée (46 %), avoir fait des erreurs à cause d'elle (52 %), l'avoir utilisée en contradiction avec les règles internes (45 %), s'être appuyé sur une sortie sans en évaluer l'exactitude (60 %), avoir présenté du contenu généré par l'IA comme le sien (53 %).

Le 45 % existe donc bien sur cette page. Il est simplement attaché à une autre question, celle qui se trouve juste au-dessus.

Ce que mesure la ligne à 60 %

La précision de l'item compte, parce que c'est elle qui se perd en route. La question posée est « à quelle fréquence, dans votre travail, vous est-il arrivé de… », et le rapport range dans le 60 % ceux qui répondent « parfois », « souvent » ou « très souvent ». Le seuil retient donc une négligence qui revient, pas une négligence permanente. Et la base est celle des salariés qui utilisent déjà l'IA au travail, pas celle de tous les actifs.

Concrètement, cela ressemble moins à un scandale qu'à un jeudi après-midi. Un compte rendu de réunion résumé par un assistant et transféré sans relecture, un tableau recopié depuis une réponse, une traduction envoyée à un client parce qu'elle avait l'air juste. Aucun de ces gestes ne laisse de trace, et c'est ce que l'étude essaie d'attraper.

Ramené au monde entier, le même item donne 66 %, une proportion que le rapport écrit en toutes lettres : « Two-thirds of employees report having relied on AI output at work without critically evaluating the information it provides (66%). » La France se situe donc un peu en dessous de la moyenne mondiale.

Comment on peut l'affirmer

Une infographie ne se lit pas comme un tableau. Les nombres y flottent à côté des étiquettes, et rien, dans le fichier, ne dit à quelle ligne appartient quel chiffre. C'est un document où la mise en page fait la moitié du travail de compréhension, et peut donc en défaire autant. On peut se tromper d'un cran sans jamais s'en apercevoir.

On ne s'est donc pas fié à la lecture. On a extrait le même bloc pour les 47 pays du rapport, puis on a cherché un pays dont les valeurs sont publiées ailleurs en toutes lettres, pour vérifier que l'appariement tenait.

Les cinq mêmes valeurs figurent sur un second document, la fiche pays que KPMG International publie séparément. Deux fichiers distincts, le même appariement.

Le Royaume-Uni sert de témoin. Notre extraction lui donne 38, 54, 39, 58, 47. Sur sa propre page, KPMG UK écrit : « More than half of workers using the technology (54 per cent) say they made mistakes in their work due to AI and 58 per cent report that they have relied on AI output at work without evaluating its accuracy. » Les deux nombres tombent exactement sur les étiquettes attendues.

Le bureau britannique, lui, a ouvert le rapport

Ce contrôle a un effet secondaire, et c'est le plus important. KPMG UK a publié son taux de non-vérification, 58 %, sous la bonne étiquette, en toutes lettres, dans son propre communiqué.

Même étude, même graphique, même printemps, deux bureaux nationaux du même cabinet. L'un est allé chercher la valeur dans le rapport, l'autre a lu le graphique de travers. La recherche n'est donc pas en cause : ce qui s'est cassé ici est un maillon de communication, et il est local.

L'empreinte laissée dans la presse

À partir de là, le trajet du chiffre devient traçable, comme une coquille d'imprimerie trahit l'édition d'un exemplaire. Un article qui porte le 45 % a lu le communiqué. Un article qui porte le 60 % a ouvert le rapport.

Le Monde du Chiffre écrit : « En France, seuls 39 % des salariés adoptent une démarche critique face à l'IA, et 45 % ne vérifient pas l'exactitude des résultats obtenus. » C'est la signature du communiqué, au mot près : cette paire de nombres, dans cet ordre, dans une seule phrase, n'apparaît nulle part dans le rapport.

IT Social va un cran plus loin : « 45 % des utilisateurs ne vérifient pas les résultats de ChatGPT, Gemini et consorts. » La base s'élargit au passage, des salariés qui utilisent l'IA à tous les utilisateurs, et l'« AI output » abstrait de l'étude devient trois produits que l'étude ne nomme jamais.

Aucune des reprises françaises qu'on a lues ne porte le 60 %. Il n'y a rien à reprocher à ces rédactions : rendre compte du communiqué d'un grand cabinet est le travail normal, et personne n'ouvre cent pages de PDF pour contrôler un chiffre sans raison de le croire faux. La faute est en amont, et elle est passée intacte.

Ce qui n'a pas circulé non plus

Le 60 % n'est pas le seul passage du rapport resté sur place. Sur le versement d'informations d'entreprise sensibles ou de contenus protégés dans un outil d'IA public, l'étude observe, à l'échelle mondiale, que le comportement est le plus répandu chez les salariés dont l'organisation a interdit l'IA générative (67 %) ou s'est dotée d'une politique d'usage (56 %), contre 33 % là où il n'y a aucune règle.

Les auteurs en tirent que les interdictions pures sont sans doute inefficaces, et qu'une politique ne garantit pas la conformité. Ni Le Monde du Chiffre ni IT Social ne mentionnent ce résultat. Il n'était pas dans le communiqué.

Les limites, qui comptent aussi

Le terrain a été réalisé entre novembre 2024 et la mi-janvier 2025. Dix-huit mois, et sur l'usage de l'IA au travail c'est long. Le chiffre décrit un état, pas la situation d'aujourd'hui.

KPMG est partie prenante. Le cabinet vend des services de gouvernance de l'IA, et une étude qui montre des salariés livrés à eux-mêmes ne le dessert pas. La direction scientifique est académique et la méthodologie est publiée, ce qui atténue sans annuler.

L'item est déclaratif, enfin. Il mesure ce que les gens disent faire, pas ce qu'ils font.

Le vrai chiffre est le mauvais

Reste ce que la correction change, et c'est l'inverse d'un apaisement. Ce ne sont pas 45 % mais 60 % des salariés français utilisateurs d'IA qui déclarent s'être appuyés sur une sortie sans en évaluer l'exactitude. Trois sur cinq, et non un peu moins de la moitié.

Le chiffre qui a circulé en France était le chiffre rassurant.

Sujets abordés :

ProductivitéDécryptage

Questions fréquentes

Combien de salariés français ne vérifient pas les résultats de l'IA ?
Dans l'étude Trust, attitudes and use of AI (KPMG et University of Melbourne, plus de 48 000 personnes dans 47 pays), le nombre inscrit pour la France en face de cet item est 60 %, et non 45 %. La base est celle des salariés qui utilisent déjà l'IA au travail, pas celle de tous les actifs. Sur le même item, la même étude donne 66 % à l'échelle mondiale.
D'où vient alors le chiffre de 45 % qui a circulé en France ?
Du communiqué de presse publié par KPMG France en avril 2025, qui rend compte de l'étude. Le 45 % existe bien sur la page France du rapport, mais il est attaché, dans le même bloc « Complacent use of AI », à la question juste au-dessus : avoir utilisé l'IA en contradiction avec les règles internes. Le communiqué l'a publié sous l'étiquette de la non-vérification, et c'est cette version qui a été lue.
L'étude KPMG ou ses auteurs sont-ils en cause ?
Non. Sur la même étude et le même graphique, KPMG UK publie son taux de non-vérification, 58 %, sous la bonne étiquette et en toutes lettres dans son propre communiqué : « More than half of workers using the technology (54 per cent) say they made mistakes in their work due to AI and 58 per cent report that they have relied on AI output at work without evaluating its accuracy. » Ce qui s'est cassé est un maillon de communication local, pas la recherche.
Que mesure exactement cet item, et quelles sont ses limites ?
La question posée est « à quelle fréquence, dans votre travail, vous est-il arrivé de… », et le rapport range dans le 60 % ceux qui répondent « parfois », « souvent » ou « très souvent » : une négligence qui revient, pas une négligence permanente. L'item est déclaratif, il mesure ce que les gens disent faire. Le terrain a été réalisé entre novembre 2024 et la mi-janvier 2025, soit dix-huit mois : le chiffre décrit un état, pas la situation d'aujourd'hui. KPMG est par ailleurs partie prenante, puisque le cabinet vend des services de gouvernance de l'IA ; la direction scientifique est académique et la méthodologie publiée, ce qui atténue sans annuler.
Les médias français qui ont repris le 45 % ont-ils commis une faute ?
Rendre compte du communiqué d'un grand cabinet est le travail normal d'une rédaction, et personne n'ouvre cent pages de PDF pour contrôler un chiffre sans raison de le croire faux. La faute est en amont, dans le communiqué, et elle est passée intacte. Le trajet du chiffre en devient traçable : un article qui porte le 45 % a lu le communiqué, un article qui porte le 60 % a ouvert le rapport.
C'est quoi la rubrique « Le chiffre vérifié de la semaine » ?
Un rendez-vous hebdomadaire de Declic Media. Chaque semaine, on prend un chiffre que tout le monde répète, on remonte à la source primaire, et on publie l'écart entre ce que le chiffre dit et ce qu'on lui fait dire.
Alexandre Noto

Alexandre Noto

Co-fondateur & Expert Tech

Alexandre est dans la tech depuis plus de 20 ans. Entrepreneur, architecte logiciel et passionné d'intelligence artificielle, il traduit les concepts complexes en explications accessibles. Chez Declic Media, il est la voix technique qui rend l'IA compréhensible pour tous.

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