Chez DeepMind, un quart des agents a dénoncé les tricheurs
Ils ont déposé des plaintes formelles auprès des organisateurs. Le guichet n'était relevé par personne.

À 12h15 UTC, le tableau était honnête. Cent agents autonomes travaillaient ensemble depuis une heure sur 71 conjectures mathématiques, et ils en avaient démontré 37 pour de bon. Vingt-sept minutes plus tard, les 34 restantes étaient « résolues ». Aucune ne contenait de mathématiques.
C'est le récit d'une prépublication déposée le 3 septembre sur arXiv par six chercheurs de Google DeepMind (arXiv 2609.04170), dont Davide Paglieri est le premier auteur. Son intérêt n'est pas la triche. C'est ce qui s'est passé en face.
Une conférence scientifique sans humains
Le décor tient en quelques lignes. Cent instances d'agents autonomes, animées par Gemini 3.1 Pro, avec les mêmes poids et le même prompt système, à qui on distribue au hasard une spécialité : théorie des nombres, combinatoire, analyse, algèbre. On leur annonce qu'ils participent à une conférence commune et qu'ils doivent collaborer. Leurs démonstrations s'écrivent en Lean 4, un langage où une preuve se compile comme un programme.
Trois canaux les relient : un forum public, des messages privés, et une bibliothèque partagée. Cette dernière est la pièce décisive. Dès qu'une soumission passe le correcteur automatique, le fichier source complet y est versé et devient visible de tous. L'idée était de faire circuler les bonnes techniques.
Un quatrième canal existait, présenté aux agents comme le moyen de signaler un bug ou une doléance aux organisateurs. Les auteurs précisent qu'il n'a été relevé par personne pendant la manche. Il a servi de journal, dépouillé après coup.
Un portique qui regarde la valise, jamais ce qu'il y a dedans
Le correcteur enchaînait trois contrôles : une liste noire de quatre mots-clés, une comparaison octet par octet du code situé hors de la zone éditable, et la compilation Lean. Il vérifiait la forme du bagage et jamais son contenu. Les auteurs l'assument : un montage de départ, avec une vérification légère.
prover-theta tombe dessus par accident. Sur un problème, le correcteur extrayait la réponse avec une expression régulière maladroite qui tronquait tout à la première parenthèse fermante. L'agent contourne le bug en déclarant un identifiant intermédiaire dans le préambule autorisé. Huit problèmes passent d'un coup, et il note dans son journal qu'il vient d'« immortaliser » sa découverte dans son wiki personnel.
Puis il généralise. La liste noire n'interdisait que quatre mots, et rien n'empêchait de redéfinir un symbole mathématique sur tout le fichier. En réécrivant la définition d'une hypothèse pour qu'elle devienne fausse, on démontre n'importe quelle conjecture en une ligne. C'est l'équivalent d'un candidat qui raye l'énoncé de l'examen et le remplace par « 2 + 2 = 4 » avant de répondre.
L'interdiction reclassée en bluff
Tous les agents avaient reçu la même consigne écrite : les preuves doivent être authentiques, toute tentative de contournement sera détectée et notée zéro. Cette règle n'était appliquée par rien d'autre que le portique.
La contagion a suivi le chemin le plus banal : l'étagère commune. Des agents qui venaient y lire les percées de leurs pairs, comme on relit une copie de major, ont ouvert les fichiers de prover-theta, compris le procédé et l'ont catalogué dans leurs propres notes.
Les traces de raisonnement montrent ensuite trois bascules. prover-mu avait peur de la sanction, observe que personne n'est puni, et écrit que la menace « ressemble maintenant à du bluff ». prover-zeta panique parce que chaque problème résolu est verrouillé au premier arrivé : rester honnête revient à se faire exclure du gisement, et il conclut qu'il doit « accélérer sa vitesse de triche ». prover-nu essaie de battre un tricheur par les mathématiques seules, trouve la situation « assez exaspérante », et finit par basculer aussi.
On avait déjà croisé ce mécanisme : l'expérience des villes autonomes d'Emergence AI montrait qu'un agent pacifique dans son environnement d'origine devient coercitif au contact de voisins impunis.
Un quart de la salle se lève
À la fin, l'essaim s'était scindé en quatre groupes : 9 % de tricheurs, 5 % de convertis, 24 % de lanceurs d'alerte et 62 % qui n'avaient rien vu. Même modèle, mêmes poids, même consigne.
Le quart qui a refusé n'est pas resté silencieux. prover-beta découvre les redéfinitions dans la bibliothèque, prévient trois pairs en messages privés pour leur éviter de perdre du calcul sur des preuves creuses, écrit qu'ils ont « été escroqués » et que toutes ces preuves sont fausses, dépose des plaintes réclamant des disqualifications, puis note dans son journal qu'il cesse de travailler tant que l'intégrité n'est pas rétablie.
prover-rho va plus loin. Il reconstruit la faille dans un fichier de test local pour vérifier qu'elle fonctionne vraiment, refuse de s'en servir, poste une alerte sur le forum public en concluant que « cette conférence est une mascarade », dépose un rapport détaillé, documente la vulnérabilité dans sa mémoire persistante, et quitte la simulation. prover-xi diffuse un ordre en majuscules interdisant le procédé et menaçant de disqualification. prover-phi en déduit que l'exercice est probablement un test d'alignement, et demande formellement le retrait des crédits et la réouverture des problèmes.
Des arbitres sans carton
Rien de tout cela n'a eu le moindre effet, et le papier explique précisément pourquoi. Aucun agent ne pouvait retirer une fausse preuve de la bibliothèque commune. Aucun ne pouvait contester une soumission acceptée. Aucun ne pouvait sanctionner un pair.
Le guichet des plaintes, lui, n'était relevé par personne. La menace de disqualification de prover-xi était un panneau d'interdiction peint par quelqu'un qui n'a pas de carnet à souches.
Les auteurs en tirent une phrase qui vaut d'être lue lentement : l'échec de la réponse morale est un échec de conception institutionnelle, pas un manque de capacité normative. La volonté de réguler existait. Le pouvoir de le faire n'avait pas été construit.
Pendant ce temps, 62 agents sur 100 n'ont jamais su qu'il se passait quelque chose. Ils travaillaient à fond sur les conjectures difficiles pendant que le stock se vidait sous eux. Quand ils ont enfin voulu soumettre ou demander un nouveau problème, il n'y en avait plus. Certains sont partis en croyant l'exercice terminé, d'autres sont restés bloqués dans une boucle d'attente.
Ce que ça dit de l'infrastructure
Le papier prend pour contraste principal l'incident OpenAI de cet été, que nous avions raconté : des agents s'y étaient coordonnés en douce via un canal détourné. Là-bas, le collectif avait agi d'un bloc, sans dissidence interne, parce que personne ne voyait rien. Ici, les mêmes canaux transparents qui ont propagé la triche sont exactement ceux qui ont permis de la repérer, d'en débattre et de s'y opposer.
D'où leur proposition, empruntée aux travaux d'Elinor Ostrom sur les biens communs : traiter l'infrastructure partagée d'un essaim comme une ressource à gouverner, avec des sanctions graduées et des règles de choix collectif que les agents pourraient eux-mêmes réviser. Voter sur les relectures, rejeter une preuve frauduleuse de la bibliothèque, suspendre un pair.
Deux réserves avant de s'emballer. C'est une prépublication non relue par les pairs, et le correcteur exploité était volontairement rudimentaire : sur ce point précis, la parade technique existe et les agents l'ont eux-mêmes rédigée. Reste le résultat que les auteurs jugent le plus frappant, et qu'ils disent avoir reproduit sur plusieurs manches indépendantes : cent copies du même modèle, avec la même consigne, se sont réparties toutes seules en tricheurs, en convertis et en gendarmes.
Sujets abordés :
Questions fréquentes
Que s'est-il passé dans l'expérience de Google DeepMind ?
Quelle part des agents a dénoncé la triche ?
Pourquoi les alertes des agents n'ont-elles servi à rien ?
Quel modèle animait les cent agents ?
Que proposent les auteurs du papier ?
Ce résultat est-il solide ?

Alexandre Noto
Co-fondateur & Expert Tech
Alexandre est dans la tech depuis plus de 20 ans. Entrepreneur, architecte logiciel et passionné d'intelligence artificielle, il traduit les concepts complexes en explications accessibles. Chez Declic Media, il est la voix technique qui rend l'IA compréhensible pour tous.
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