Palantir s'installe dans le NHS et chez ICE le même jour
Deux continents, le même jour, la même boîte. On explique ce qu'est Palantir, son modèle, et pourquoi 2026 change la donne.

Le 12 mai 2026, NHS England a confirmé que des employés de Palantir peuvent désormais obtenir un accès admin aux données identifiables des patients britanniques, avant pseudonymisation. Le même jour, 404 Media a révélé que les agents ICE américains ont 20 millions de personnes localisables depuis leur iPhone, grâce à un outil signé Palantir.
Deux continents, deux ministères, une seule entreprise. Avant de regarder ce que ça veut dire, on prend deux minutes pour expliquer ce qu'est Palantir. Le nom traîne partout (Gaza, Ukraine, ICE, NHS) sans qu'on sache toujours ce que la boîte fait vraiment.
Une entreprise née dans le bureau de la CIA
Palantir a été fondée en 2003 par cinq personnes, dont Peter Thiel (cofondateur de PayPal) et Alex Karp (CEO actuel, philosophe de formation). Le nom vient des palantíri du Seigneur des Anneaux, les pierres qui montrent ce qui se passe ailleurs. Choix lourd de sens dès le départ.
Quand la Silicon Valley refuse de financer le projet, c'est In-Q-Tel, le fonds d'investissement de la CIA, qui injecte 1,25 million de dollars en seed. La trajectoire est posée dès l'origine. Palantir construit ses produits avec l'État régalien comme premier client, et s'ouvre ensuite seulement au secteur commercial.
Trois produits, un seul vrai métier
Aujourd'hui, Palantir vend trois plateformes. Gotham pour les agences de renseignement et le département de la Défense américain. Foundry pour les entreprises et les administrations civiles. Et AIP (Artificial Intelligence Platform), lancée en 2023, qui permet de brancher des modèles d'IA directement sur des données sensibles sans qu'elles quittent l'environnement contrôlé.
Le vrai métier de Palantir n'est aucun de ces trois noms. C'est la résolution d'identité. Imagine un État qui a vingt bases de données qui ne se parlent pas : dossiers de santé d'un côté, fiches fiscales de l'autre, déclarations sociales ailleurs, registres d'immigration encore ailleurs. Palantir vend l'infrastructure qui prend ces vingt bases et les unifie autour d'une seule personne identifiable. La boîte ne stocke pas les données, elle livre le système qui les fait parler ensemble.
C'est l'unification qui crée la valeur, et c'est elle aussi qui crée le risque.
Le 12 mai 2026, démonstration grandeur nature
Côté américain, l'outil s'appelle ELITE (Enhanced Leads Identification & Targeting for Enforcement). D'après les déclarations de Matthew Elliston, directeur adjoint des systèmes d'application de la loi à ICE, faites au Border Security Expo de Phoenix : ELITE croise 30 à 40 bases de données, dont celles du département de la Santé et le produit CLEAR de Thomson Reuters.
Le taux de localisation des cibles est passé de 27% à près de 80%. Une enquête qui prenait plusieurs heures se boucle en 10 à 15 minutes. À noter pour contextualiser : 70,8% des personnes détenues par ICE en avril 2026 n'avaient aucune condamnation pénale.
Côté britannique, NHS England a confirmé à The Register que le personnel de Palantir peut désormais obtenir des rôles "admin" sur le National Data Integration Tenant, la couche centrale du Federated Data Platform commandé en 2023 pour 330 millions de livres. Ces rôles donnent accès à des dossiers patients identifiables.
Sam Smith, de medConfidential, résume la situation à The Register : "C'est l'équivalent de dire à un fonctionnaire 'seul toi peux lire ton email', puis d'ajouter 'oh, mais le droit d'accès aux documents administratifs existe'." Le BMA, le principal syndicat des médecins britanniques, a voté en juin 2025 pour s'opposer au déploiement de la plateforme. En mars 2026, près d'un tiers des trusts NHS connectés à la plateforme n'atteignaient pas les standards de sécurité requis.
La croissance n'est plus marginale
Les chiffres financiers tranchent vite le débat "controverse activiste contre business stratégique". Au premier trimestre 2026, Palantir a publié une croissance de 85% sur un an, avec un revenu trimestriel de 1,63 milliard de dollars.
Dans le détail : le revenu commercial américain a bondi de 133%, le revenu gouvernemental américain de 84%. La capitalisation tourne autour de 328 milliards de dollars à la mi-mai. Alex Karp a annoncé en conférence qu'il s'attend à doubler encore l'activité américaine en 2027.
La posture politique s'assume en parallèle. En avril 2026, Palantir a publié un manifeste en 22 points, tiré du livre de Karp, qui défend l'idée que la Silicon Valley a une "dette morale" envers les États-Unis et qui plaide pour un retour du service militaire. Karp assume une vision politique du rôle de son entreprise dans le monde, et n'essaie plus de se cacher derrière la neutralité technique.
Une infrastructure régalienne, mais privée
Ce qui change en 2026, c'est l'intégration, pas la liste des clients. ICE travaille avec Palantir depuis plus de dix ans, et le contrat NHS date de 2023. Avec AIP, l'agentique, et le contrat ImmigrationOS de 30 millions signé en avril 2025, Palantir devient le seul fournisseur capable de faire passer un État de "données dispersées" à "localisation d'une personne en 15 minutes".
Le tout sur deux sujets aussi sensibles que la santé d'un côté et l'immigration de l'autre, et sur deux continents en même temps. Le terme d'infrastructure régalienne privée transcontinentale est lourd, mais il colle aux faits.
La question 2026
Cinq jours avant les news du 12 mai, le 7 mai 2026, l'Union européenne a validé son AI Omnibus deal. Les obligations les plus contraignantes de l'AI Act sur les systèmes à fort impact sur les droits fondamentaux sont repoussées à décembre 2027. Celles sur les systèmes intégrés dans des produits régulés, à août 2028. Bruxelles assouplit son propre cadre.
Pendant ce temps, à Londres, Palantir gagne un accès admin aux données patients. À Washington, Palantir équipe les iPhones d'ICE d'une carte de 20 millions de personnes localisables. Le décalage entre les trajectoires européenne et anglo-saxonne devient une divergence de modèle politique.
La question 2026 n'est plus de savoir si Palantir va gagner des parts de marché. Cette question est tranchée. La vraie question, c'est qui régule Palantir maintenant qu'il opère, dans la même semaine, sur la santé publique d'un pays et l'immigration d'un autre. Et sur quelle base légale on le ferait.



