Un développeur clone Photoshop avec Claude : est-ce légal ?
On a ouvert le dépôt, et les conditions d'utilisation d'Adobe.

Un commit qui s'appelle « one-shot »
Le 30 septembre vers 11 heures, Brandon Thomas enregistre un commit intitulé « one-shot » : 42 241 lignes d'un seul coup, moins de trois heures après le premier commit du projet. Dans la nuit du 1er au 2 octobre, sur Hacker News, il écrit : « Software is over », le logiciel, c'est fini. Il vient, dit-il, de faire Photoshop en une seule passe. Tout entier.
Le projet s'appelle ArtCraft, et sa pièce maîtresse, PhotoCraft, se présente comme une réimplémentation de Photoshop en « clean room », en salle blanche. Trois questions suivent : comment il a fait, est-ce légal, et qu'est-ce que ça change pour Adobe. On a ouvert le dépôt.
Ce que le dépôt montre
ArtCraft, ce sont d'abord sept applications gratuites, sous licence MIT ou Apache : des équivalents de Photoshop, Illustrator, Premiere, Lightroom, After Effects, InDesign et Acrobat, écrits en Rust pour Mac, Windows, Linux et navigateur. Le 7 octobre, l'organisation a ajouté des clones de Word, Excel, PowerPoint, AutoCAD et Pro Tools.
Le 13 octobre, PhotoCraft comptait 55 400 étoiles sur GitHub. Le motif, Thomas l'a donné sur Hacker News : les frais de résiliation d'Adobe, payés une fois de trop.
Le « one-shot » n'était que le premier étage. Au 10 octobre, le fichier des contributeurs recense 1 302 commits et 189 contributeurs. Claude Opus 5.5, le modèle d'Anthropic, en cosigne 736 : ces commits portent une mention de coauteur qui permet de les compter. Le reste vient de Thomas, de contributeurs extérieurs et d'autres modèles. Moins un coup de génie qu'un chantier où les ouvriers sont des agents et le contremaître, un humain.
La méthode est écrite dans le fichier de consignes que lisent contributeurs et agents. L'objectif : une parité « 1:1 » avec Photoshop, mêmes menus, mêmes raccourcis, même comportement. La règle : Photoshop a été étudié pour son comportement et son apparence uniquement, son code n'est jamais copié, et on implémente à partir des spécifications publiques (le format PSD documenté par Adobe, les normes de couleur ICC) et de l'observation. Chaque fonction est aussi pilotable par un agent.
L'observation est sérieuse. Le projet a installé Photoshop 2026 et en a inventorié le paquet sans le lancer : raccourcis par défaut, modules, chaînes de caractères du binaire principal. Un dépôt annexe contient plus de 250 fichiers PSD fabriqués par des scripts qui pilotent le vrai Photoshop. Chaque fichier embarque le rendu calculé par Photoshop, et les tests vérifient que PhotoCraft retrouve les mêmes pixels. Pour un paramètre non documenté, l'équipe écrit avoir lu son nom dans les chaînes internes du logiciel.
Une salle blanche avec une seule pièce
La salle blanche a une histoire. En 1984, Phoenix Technologies veut vendre un BIOS compatible IBM sans copier une ligne du code d'IBM. Des ingénieurs lisent le code publié dans le manuel technique d'IBM et rédigent une spécification. Un autre ingénieur, qui n'a jamais vu ce code, écrit le programme à partir de la seule spécification. Phoenix garde la trace de leurs échanges.
Cette cloison n'est pas, à proprement parler, une obligation légale. Le juriste Andres Guadamuz, sur son blog TechnoLlama, rappelle que c'est surtout une affaire de preuve : pour contrefaire, il faut avoir copié, et la cloison montre que ceux qui écrivaient n'avaient pas l'original sous les yeux. Un peu comme un alibi : on ne prouve pas qu'on n'a rien fait, on prouve qu'on ne pouvait pas le faire.
Chez ArtCraft, la cloison est différente. Le code de Photoshop n'est pas public : personne ne prétend l'avoir lu. Mais les consignes du dépôt ne décrivent aucune cloison entre ceux qui observent l'original et ceux qui écrivent le code. Or Guadamuz situe le problème exactement là : quand le même développeur observe le logiciel d'Adobe, rédige la spécification, puis demande au modèle d'écrire le code. Et une question reste invérifiable de l'extérieur : ce que le modèle a lu pendant son entraînement.
Ce que dit la jurisprudence
Sur le seul droit d'auteur, le terrain est plutôt favorable. En Europe, la Cour de justice de l'UE a jugé en 2012, dans l'affaire SAS Institute contre World Programming, que ni les fonctionnalités d'un programme, ni son langage, ni le format de ses fichiers ne sont protégés. L'acheteur d'une licence peut observer, étudier et tester le logiciel pour en comprendre les principes, et une clause contraire est nulle. La même décision prévient que recopier le manuel peut, lui, être une contrefaçon.
Aux États-Unis, la cour d'appel du 9e circuit a jugé en 1992 (Sega contre Accolade) puis en 2000 (Sony contre Connectix) que copier ou désassembler un programme, le temps de la rétro-ingénierie, pour accéder à ses éléments non protégés relève du fair use, l'usage loyal. En 2021, la Cour suprême a donné raison à Google contre Oracle pour 11 500 lignes reprises de l'interface de programmation de Java. Avec une limite qu'on oublie souvent : elle a supposé, sans le trancher, que ce code était protégé, puis jugé l'usage loyal.
Le risque est ailleurs
Les conditions d'utilisation d'Adobe, en vigueur depuis octobre 2025, interdisent de recréer ses produits. Elles visent nommément le fait de surveiller les entrées et les sorties d'une application « pour recréer ce système ». On ne sait pas sous quelle licence tourne le Photoshop du projet, et en Europe, l'arrêt SAS borne ce qu'un contrat peut interdire. Guadamuz, qui juge très prudemment le projet peut-être du bon côté de la loi aux États-Unis, place d'ailleurs ses points faibles hors du droit d'auteur : la licence, les brevets, les marques.
Reste l'apparence. Le README promet que quiconque connaît Photoshop connaît déjà PhotoCraft, et le guide d'interface décrit un thème « façon Photoshop ». Ars Technica y voit le risque du « trade dress », l'apparence commerciale. S'y ajoutent les brevets, qu'Adobe détient par milliers selon PetaPixel, et des noms de produits assez évocateurs, selon Guadamuz, pour intéresser un avocat en droit des marques. Au 13 octobre, on n'a trouvé ni réaction publique d'Adobe, ni demande de retrait visant le projet dans le registre que GitHub publie.
45 %, selon le projet lui-même
Sur Reddit, selon Ars Technica et PetaPixel, Thomas annonçait la parité complète d'ici un mois. Le 5 octobre, sur Hacker News, il parlait plutôt de mois que d'années pour atteindre 99 %.
Le projet tient sa propre comptabilité : au 10 octobre, environ 45 % de ce qu'il faudrait pour qu'un professionnel remplace Photoshop, 579 tickets ouverts, et 1 100 à 1 800 heures de travail d'agents avant une version bêta. Le README prévient que ce n'est pas encore un outil de travail quotidien : il manque l'IA générative, quinze outils et la compatibilité avec les modules externes.
C'est là que se loge le vrai changement. En moins de deux semaines, les 631 entrées de menu relevées dans Photoshop sont branchées dans PhotoCraft : reproduire la surface d'un logiciel ne coûte presque plus rien. Ce qu'Adobe vend aux professionnels tient dans l'autre moitié, celle des fichiers échangés sans surprise, des modules, de Firefly et du support.
L'open source sait déjà ce que coûte la maintenance d'un afflux de code produit par IA. La copie est devenue bon marché. Le produit fini, pas encore.
Sujets abordés :
Questions fréquentes
Qu'est-ce que PhotoCraft ?
Comment a-t-il été écrit avec Claude ?
Qu'est-ce qu'une réimplémentation en « clean room » ?
Copier les fonctionnalités d'un logiciel est-il légal ?
Que disent les conditions d'utilisation d'Adobe ?
PhotoCraft peut-il remplacer Photoshop ?

Alexandre Noto
Co-fondateur & Expert Tech
Alexandre est dans la tech depuis plus de 20 ans. Entrepreneur, architecte logiciel et passionné d'intelligence artificielle, il traduit les concepts complexes en explications accessibles. Chez Declic Media, il est la voix technique qui rend l'IA compréhensible pour tous.
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