La marque « écrit par une IA » de Claude saute dès qu'on touche à un réglage
Et si c'était au client de répondre devant la loi ?

Un réglage de routine
Prenons un cas. Une jeune pousse vend aux commerçants, sous sa propre marque, un assistant qui rédige les réponses aux avis clients. Il tourne sur Claude Sonnet 4.6. Son développeur a baissé la température, un réglage courant, pour que les réponses restent régulières d'un jour à l'autre. Rien dans son code ne parle de l'Europe.
D'après un courriel qu'Anthropic vient d'envoyer aux clients de son API, ce réglage suffira pourtant à priver ces textes de la marque invisible que l'AI Act demande. Le site spécialisé The Decoder, qui l'a lu, en cite la consigne : qui compte sur le filigrane pour sa propre conformité doit laisser ces réglages à leur valeur par défaut.
La phrase est courte. Elle dit beaucoup sur la façon dont l'obligation européenne se partage.
Ce qu'Anthropic a annoncé
Selon The Decoder, Anthropic étend son filigrane textuel à quatre modèles plus anciens : Claude Mythos 5, Opus 4.7, Opus 4.6 et Sonnet 4.6. Les modèles plus récents le portent déjà.
Sur Opus 4.6 et Sonnet 4.6, la marque ne s'appliquerait que si trois paramètres, temperature, top_p et top_k, restent par défaut. En modifier un seul suffit à l'éviter, résume le site.
Cette réserve, on ne la trouve nulle part ailleurs. Ni la page d'aide d'Anthropic sur le marquage, ni le billet qui explique son filigrane, ni la documentation de l'API n'en parlent. Au 1er novembre, la page d'aide ne coche d'ailleurs encore aucun filigrane textuel pour ces quatre modèles : l'annonce précède la mise en ligne.
Pour le principe, on l'a décrit à l'annonce, en août : une signature statistique tissée dans le choix des mots, invisible, appliquée au niveau du modèle et dans le monde entier. Le client ne peut pas la désactiver, précise The Decoder. Sauf, donc, par la bande.
Trois curseurs sur le hasard
Un modèle écrit mot par mot. À chaque pas, il tire le suivant parmi des candidats plausibles. La température dose le hasard de ce tirage ; top_p et top_k fixent la taille du chapeau dans lequel on pioche. Anthropic explique que son filigrane ne change que la source de ce hasard : au lieu d'un dé ordinaire, une clé secrète.
Pourquoi les modifier coupe la marque sur ces deux modèles, l'entreprise ne le dit pas. Sa documentation montre en revanche que la question ne peut se poser que là. Sur Mythos 5, sur Opus 4.7 et sur tous les modèles suivants, une valeur non par défaut renvoie une erreur : on ne peut plus toucher au dé. Opus 4.6 et Sonnet 4.6 sont, dans la liste du déploiement, les deux seuls où le curseur bouge encore.
Et il est en train de disparaître. La nouvelle version de l'API, baptisée 2026-10-21, supprime les trois paramètres sur tous les modèles. Anthropic y décrit le cas même de notre jeune pousse : sur Sonnet 4.6, une requête qui baissait la température pour une sortie plus régulière perd cet effet, et rien ne le remplace.
Qui y tient peut garder l'ancienne version. La faille ne vit donc que chez les intégrations restées en arrière, ce qui en fait une fenêtre étroite, mais pas vide.
Deux étages d'obligation
C'est là que l'AI Act entre en scène. Son article 50 impose aux fournisseurs de systèmes d'IA générative de marquer leurs contenus d'une façon lisible par machine.
Mais la Commission européenne rappelle qui est fournisseur : celui qui met un système sur le marché sous son propre nom, qu'il soit établi dans l'Union ou non. La jeune pousse qui vend un assistant bâti sur Claude n'est donc pas seulement une cliente. Au regard de cette définition, elle a tout du fournisseur de son propre système.
Anthropic le dit à sa façon. Sa page d'aide demande à ceux qui déploient Claude dans leurs produits d'évaluer par eux-mêmes ce que l'article 50 exige d'eux. Et la consigne du courriel parle de leur conformité, pas de celle d'Anthropic.
La Commission avait d'ailleurs prévu ce partage. Sa foire aux questions évoque les techniques qu'un fournisseur de modèle peut mettre en place pour faciliter la conformité des fournisseurs de systèmes construits en aval. Pour ses clients, le filigrane d'Anthropic joue ce rôle : un service rendu à l'étage du dessous, qui ne vaut que si l'étage du dessous ne le débranche pas.
L'immeuble a donc deux étages. Le propriétaire installe l'alarme dans les murs, et le locataire découvre, par courrier, qu'un interrupteur de sa cuisine la coupe.
Le calendrier
The Decoder écrit qu'Anthropic invoque l'échéance de décembre de l'AI Act pour expliquer son calendrier. La Commission, elle, donne la date : l'article 50 s'applique depuis le 2 août, et les systèmes mis sur le marché avant cette date ont jusqu'au 2 décembre 2026 pour l'obligation de marquage, et pour elle seule. Notre décryptage de l'échéance du 2 août rattachait ce sursis à l'Omnibus numérique, le règlement 2026/1744, publié au Journal officiel le 24 juillet.
Un système lancé après le 2 août n'a, lui, aucun délai. Pour notre jeune pousse, la date à laquelle elle a mis son assistant en vente compte donc autant que le modèle qu'elle utilise. Les amendes prévues vont jusqu'à 15 millions d'euros ou 3 % du chiffre d'affaires mondial.
Ce qu'on ne sait pas
Plusieurs choses restent ouvertes. Le texte exact du courriel, d'abord : on ne le connaît que par The Decoder. Ensuite, la façon dont une autorité de surveillance lirait le cas d'un intégrateur qui a réglé sa température sans savoir ce que ça coupait. Aucune ne s'est prononcée, et l'on ne tranchera pas ici une question de droit qui ne l'a pas encore été.
Vérifier soi-même n'est pas simple non plus. L'outil de détection d'Anthropic est en préversion privée. Il est ouvert aux régulateurs, aux médias et aux chercheurs, et aussi aux entreprises qui doivent vérifier le marquage pour leur propre conformité, sur demande.
Chez OpenAI, la philosophie est inverse. Selon The Decoder, son filigrane textGrain est actif par défaut dans ChatGPT et Codex pour les utilisateurs européens, mais désactivé sur l'API tant que le client ne l'allume pas. Anthropic impose la marque et la laisse s'éteindre par un réglage ; OpenAI la propose éteinte sur l'API. Dans les deux cas, l'interrupteur finit chez le client.
On l'avait vu avec l'identifiant que Microsoft glisse dans les images de Paint : chaque fournisseur invente sa propre façon de marquer. Le règlement, lui, dit qui répond.
Une consigne en bas de page
Le plus frappant tient dans la forme. Une condition de conformité au droit européen arrive dans un courriel d'annonce, et nulle part dans la documentation qu'un développeur consulte en écrivant son code.
Pour l'équipe qui a réglé sa température il y a des mois, rien n'a changé à l'écran. Ses réponses partent, régulières, exactement comme avant. C'est précisément ce qui manque : un signe qui dise que, sur deux modèles, la marque est restée au vestiaire.
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Sujets abordés :
Questions fréquentes
Pourquoi le filigrane de Claude peut-il disparaître ?
Quels modèles Claude sont concernés ?
Qui doit respecter l'obligation de marquage de l'AI Act ?
Quand l'obligation de marquage s'applique-t-elle ?
Comment OpenAI gère-t-il son filigrane textGrain ?

Julien-Pierre Noto
Entrepreneur & Voix du terrain
Julien-Pierre est entrepreneur, avec plus de vingt ans de terrain dans le bâtiment et l'immobilier. Depuis trois ans, il travaille avec l'IA au quotidien dans une PME — pas en labo : sur de vrais dossiers, avec de vrais clients. Fondateur d'ONDE AI R&D, un laboratoire de R&D appliquée sur le travail humain-IA, il publie ses méthodes en open source, ce qui marche et ce qui ne marche pas. Chez Declic Media, il est la voix du terrain : l'IA appliquée, celle qui doit prouver son utilité.
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