Australie : aucun des six liens du rapport ne mène à la bonne étude
Le prestataire assure que chaque référence a été vérifiée à la main. Les six liens de la page 94 mènent à un autre article, ou à rien du tout.

Neuf références, six liens, et ce qu'il y a au bout
À la page 94 de la partie K du rapport australien sur les technologies de contrôle de l'âge, il y a une liste de neuf travaux universitaires. C'est la bibliographie du chapitre consacré à l'estimation de l'âge, celui qui recense les méthodes émergentes pour deviner l'âge d'une personne sans lui demander ses papiers.
Six de ces neuf références portent un DOI. C'est le numéro d'immatriculation d'un article scientifique : la revue peut changer d'adresse, refaire son site, le numéro suit et mène toujours au bon texte. On les a tous ouverts, un par un.
La première annonce « Weber et al., CHI'11 Extended Abstracts ». Le lien rend un article intitulé « Blink », signé par sept chercheurs portugais dont aucun ne s'appelle Weber.
La deuxième annonce Frank et al., au colloque de l'IEEE sur la sécurité. On arrive chez Hund, Willems et Holz, sur les attaques temporelles contre la protection mémoire des noyaux. La troisième annonce Jamil et al. dans la revue Sensors, et on tombe sur une analyse de la marche des personnes amputées, par deux chercheurs brésiliens.
Les trois autres ne mènent nulle part. Le serveur répond « DOI Not Found ». Pour l'une, le rapport annonce la revue Frontiers in Cardiovascular Medicine, quand le préfixe du DOI fourni est enregistré au nom de Springer Nature, une autre maison d'édition.
Six liens sur six, pas un seul qui arrive où il annonce.
Le document qui dit aux plateformes ce qu'elles doivent faire
Ce rapport a un poids réel. C'est l'Age Assurance Technology Trial, un essai commandé par le gouvernement australien et payé 3,48 millions de dollars australiens, selon le Guardian qui a révélé l'affaire le 17 août. Il a été réalisé par l'Age Check Certification Scheme, un organisme de certification britannique, ni une université ni une administration.
Il faut être précis sur son poids, parce que le raccourci est tentant. La loi australienne interdisant les réseaux sociaux aux moins de 16 ans a été adoptée le 29 novembre 2024 et sanctionnée le 10 décembre suivant. Le rapport complet est sorti en août 2025, neuf mois plus tard. Personne ne peut donc écrire que la loi s'appuie dessus.
Ce qu'il fonde, c'est l'application. Le texte impose aux plateformes de prendre des « mesures raisonnables » pour empêcher les moins de 16 ans d'ouvrir un compte, sans dire ce qu'est une mesure raisonnable. Le régulateur le dit à leur place, et la contribution au Sénat lui reproche justement d'avoir repris cet essai sans le questionner. La ministre des Communications, elle, avait présenté le rapport comme la démonstration qu'il existait de nombreuses options efficaces. L'interdiction est entrée en vigueur le 10 décembre 2025.
C'est un adversaire du texte qui a cliqué le premier
Le problème remonte par un chemin qu'il faut nommer, parce qu'il compte. Une enquête sénatoriale examine en ce moment un projet de loi qui durcirait l'application de l'interdiction. Elle a reçu 33 contributions. La vingt-septième vient de la Free Speech Union of Australia, une organisation qui combat l'interdiction et qui a deux recours en cours devant la Haute Cour.
Son annexe technique, signée du Dr Reuben Kirkham, relève que plusieurs DOI de cette page 94 pointent vers d'autres articles. La formulation y reste prudente : la section aurait « très probablement » été générée par une IA, certaines références sont « apparemment » inventées, et une note de bas de page propose même une explication innocente.
Un adversaire du texte ne fait pas une source neutre, et c'est exactement pour ça que la suite compte. Le Guardian a refait la vérification de son côté et identifié six références fautives. On l'a refaite ici, sur le PDF officiel. L'origine de l'alerte ne change rien à ce que rendent les liens.
Trois versions en quelques jours
Interrogé par le journal, l'organisme a d'abord démenti tout usage d'IA. Chaque lien aurait été contrôlé à la main, chaque source vérifiée comme authentique et pertinente.
Le Guardian a alors trouvé, dans quatre liens des parties E et K du rapport, des métadonnées identifiant ChatGPT comme source du lien. L'organisme a concédé : l'IA avait servi à réécrire des paragraphes plus brièvement, pas à produire la recherche. Et la présence du marqueur ChatGPT dans ces liens valait, selon lui, divulgation.
Entre-temps, il avait fourni au journal une liste de références correctives. Elle contenait à son tour des années, des auteurs et des titres de revues qui ne correspondaient pas aux citations d'origine. La correction d'une bibliographie fautive était elle-même fautive.
« Très difficile » à revérifier
Devant la commission sénatoriale, le 14 août, les fonctionnaires du ministère ont rapporté l'explication du prestataire : des liens qui fonctionnaient à l'époque et qui auraient cassé depuis. Ils ont précisé n'avoir pas vérifié eux-mêmes, et qu'il serait très difficile de revenir en arrière pour contrôler. Ils ont parlé d'une poignée d'erreurs sur 26 pages de citations, pour un rapport de mille pages.
L'argument du lien cassé ne survit pas à trente secondes de vérification. Un DOI est fait pour durer quand l'adresse change, et un lien cassé ne rend rien du tout. Trois de ces six-là fonctionnent parfaitement, et rendent le travail de quelqu'un d'autre. Ils ne désignaient pas davantage l'étude annoncée en mars 2025 qu'aujourd'hui.
Ce que l'affaire ne dit pas
Elle ne dit pas que l'IA a fabriqué ces erreurs. L'organisme le conteste, la contribution au Sénat écrit « apparemment », le Guardian écrit « semble contenir », et le ministère n'a rien tranché. Reconnaître un usage après l'avoir nié ne revient pas à avouer une hallucination.
Elle n'invalide pas non plus les mesures du rapport, qui repose surtout sur des tests de technologies réelles, venues de 48 fournisseurs. La liste en cause est celle des méthodes émergentes, électrocardiogramme, démarche, marqueurs de contrôle moteur, pas celle des systèmes que les plateformes ont déployés. Et au moins une des études nommées existe : Seidler et Bernard ont bien publié en 2010 le travail annoncé, simplement pas à l'adresse indiquée. On reconnaît là une référence abîmée en cours de fabrication plutôt qu'une invention.
Elle ne dit rien, enfin, sur le bien-fondé de l'interdiction. C'est un autre débat, et il ne se règle pas ici.
Reste la question d'avant
En avril, on racontait le premier avocat suspendu en France pour des citations inventées. Il y a quelques jours, les pièges du filigrane posaient la question de savoir si l'on peut reconnaître un texte écrit par une machine. Celle-ci pose la question d'avant : qui relit.
Une bibliographie est la partie du travail que personne ne lit et que tout le monde croit. Ni le prestataire à 3,48 millions, ni le ministère qui a signé le chèque, ni le régulateur qui s'appuie dessus n'ont ouvert ces neuf liens. Il aura fallu un opposant à la loi, puis un journal.
Le fichier, lui, est toujours en ligne. Interrogé le 18 août, le serveur qui le distribue répond qu'il n'a pas été modifié depuis le 9 août 2025.
Sujets abordés :
Questions fréquentes
Que reproche-t-on aux références du rapport australien sur le contrôle de l'âge ?
L'IA a-t-elle écrit ce rapport ou inventé ces références ?
Qui a repéré le problème ?
La loi australienne interdisant les réseaux sociaux aux moins de 16 ans repose-t-elle sur ce rapport ?
Ces erreurs invalident-elles les mesures du rapport ?
Que répond le gouvernement australien ?

Alexandre Noto
Co-fondateur & Expert Tech
Alexandre est dans la tech depuis plus de 20 ans. Entrepreneur, architecte logiciel et passionné d'intelligence artificielle, il traduit les concepts complexes en explications accessibles. Chez Declic Media, il est la voix technique qui rend l'IA compréhensible pour tous.
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