L'IA dans Google Search régulée en Europe
En une semaine, deux régulateurs européens ont visé le même point chez Google : la neutralité qui lui servait de bouclier. L'IA la fait tomber.

Le pavé de texte qui a tout changé
Tu tapes une question dans Google. Avant, tu voyais une liste de liens bleus. Aujourd'hui, un pavé de texte rédigé s'affiche tout en haut et te donne la réponse directement. Ça s'appelle AI Overview.
Pratique, souvent. Au point qu'on ne clique presque plus sur les sources listées en dessous. C'est devenu le réflexe par défaut de centaines de millions de personnes, sans que grand monde y voie autre chose qu'un gain de temps.
Ce pavé a l'air d'un simple détail d'interface. En une semaine de juillet 2026, deux régulateurs européens ont pourtant décidé qu'il changeait la nature juridique de Google. Le 14, l'autorité des médias allemande. Le 16, la Commission européenne. Sans se concerter, les deux ont visé le même point : la neutralité.
Vingt ans de neutralité comme bouclier
Pour comprendre, il faut remonter au vieux contrat tacite de Google. Pendant vingt ans, sa défense a tenu en une idée simple : Google ne produit pas le contenu, il ne fait que le trier et le lier. Ce statut porte un nom dans le droit, l'hébergeur. Un hébergeur transporte l'information des autres, comme la poste transporte le courrier. On ne poursuit pas la poste pour le contenu d'une lettre.
Ce bouclier a même un surnom technique, le « safe harbor », le port sûr. Tant que Google se contentait de pointer vers des pages, il restait à l'abri.
La contrepartie était simple : rester neutre. Ne pas écrire soi-même. Ne pas favoriser ses propres services. Le tuyau ne parle pas et ne choisit pas, il laisse passer. C'est exactement ce que l'IA vient de casser, par les deux bouts.
Premier bout : Google devient l'auteur
Quand le moteur génère lui-même la réponse au lieu de renvoyer vers une source, il ne transporte plus rien. Il rédige. C'est le constat de la commission des médias allemande ZAK, le 14 juillet, dans les premières décisions de ce type en Europe. Elle visait AI Overview, mais aussi le chatbot de Perplexity, avec la même logique. Sa formule est nette : les réponses de l'IA sont « le contenu propre » du fournisseur.
La conséquence est lourde. Si c'est ton contenu, tu en réponds. Le privilège d'hébergeur, celui qui protégeait Google, ne s'applique plus. Les réponses tombent alors sous les règles des médias : exactitude, transparence sur la façon dont les liens sont choisis, non-discrimination des sources journalistiques.
Le reproche concret de la ZAK vaut mieux qu'un long discours. Dans AI Overview, le texte de l'IA est affiché si en avant que la liste de liens classique passe au second plan. Résultat : les articles de presse deviennent difficiles à trouver, et les éditeurs en paient déjà le prix. Pour un régulateur des médias, ce n'est plus du tri, c'est un choix éditorial.
Second bout : Google devient l'arbitre
Deux jours plus tard, la Commission européenne attaque le même mur par l'autre côté. Son sujet à elle n'est pas le contenu, c'est le pouvoir. Google contrôle l'accès au marché : il décide qui peut atteindre les utilisateurs. Dans le vocabulaire du Digital Markets Act, le DMA, on appelle ça un « gatekeeper », un gardien de la porte.
Un gardien qui met en avant son propre assistant Gemini et garde ses données pour lui n'est plus neutre non plus. Il arbitre en sa faveur. La Commission a donc adopté, le 16 juillet, deux décisions contraignantes. La première : Google devra partager ses données de recherche (les requêtes, les clics, le classement) avec des moteurs concurrents, et explicitement avec les chatbots IA qui font de la recherche. Début prévu en janvier 2027.
La seconde : sur Android, les assistants rivaux devront obtenir le même accès que Gemini au téléphone. Onze fonctions du système sont concernées, de l'activation vocale jusqu'aux actions dans les applications. Échéance : la prochaine grande version d'Android, au plus tard le 1er août 2027. Autrement dit, un utilisateur pourra bientôt lancer ChatGPT ou un autre assistant comme il déclenche « Hey Google » aujourd'hui.
Deux décisions, une seule idée
Vues séparément, ces deux affaires semblent sans rapport. L'une parle de droit des médias, l'autre de concurrence. Mais elles disent la même chose par deux chemins. Quand Google génère la réponse, il devient l'auteur, donc responsable de ce qu'il écrit. Quand Google classe et met en avant ses propres outils, il devient l'arbitre, donc tenu de jouer franc jeu.
Auteur d'un côté, arbitre de l'autre. Dans les deux cas, la posture du simple tuyau ne tient plus. Ce basculement n'est pas anodin, car la neutralité n'était pas qu'un discours. C'était un statut, avec des protections concrètes à la clé.
Un intermédiaire qui laisse passer et un acteur qui prend la parole ne vivent pas sous les mêmes règles. En perdant le premier rôle, Google risque de perdre les protections qui allaient avec.
Ce que ça ne dit pas encore
Reste à ne pas confondre une direction et un verdict. Aucune de ces décisions n'est une amende. Côté allemand, les décisions ne sont pas définitives et Google a annoncé faire appel. Côté européen, ce sont des mesures de mise en conformité, pas une sanction financière. Le fameux plafond de 10 % du chiffre d'affaires mondial existe bien dans le DMA, mais comme menace en cas de non-respect, pas comme punition déjà tombée.
Google, de son côté, ne conteste pas seulement pour gagner du temps. L'entreprise avance un argument sérieux : partager les données de recherche des Européens et ouvrir le système en grand pourrait fragiliser leur vie privée et leur sécurité. Le débat est réel, et il se jouera devant les tribunaux.
Il reste que la ligne a bougé. Pendant vingt ans, Google a pu se présenter en simple passeur du web. L'IA l'a transformé en quelque chose de plus puissant et de plus exposé : une voix qui répond et une main qui trie. Or celui qui parle et qui arbitre, en Europe, commence à devoir en répondre.



