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Pour économiser l'eau, des serveurs baignent dans un polluant éternel

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Personne ne sait combien on en produit.

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Pour économiser l'eau, des serveurs baignent dans un polluant éternel

Un bac, des cartes mères, et un liquide qui bout

Le procédé s'appelle l'immersion biphasique : on plonge les serveurs dans une cuve de liquide à bas point d'ébullition. Au contact des composants chauds, il bout, et la vapeur se recondense sur un serpentin refroidi à l'eau.

Presque pas d'eau perdue par évaporation, pas de tour aéroréfrigérante : l'argument de vente est réel. Le liquide, lui, appartient à la famille des PFAS, ces composés fluorés qu'on appelle polluants éternels parce que la liaison carbone-fluor ne se défait pas dans la nature.

On a passé l'été à montrer que l'eau des data centers était mal mesurée. Voici la technologie vendue pour s'en passer.

Combien en produit-on ? Personne ne le sait. L'ONG suédoise ChemSec, qui publie ce matin le classement des dix plus gros producteurs mondiaux, l'écrit noir sur blanc dans sa méthodologie : les volumes ne sont disponibles nulle part.

Le rapport qui a lancé la semaine

Son enquête décrit dix groupes qui annoncent presque tous des agrandissements en Europe, en Asie et en Amérique du Nord. Sa directrice exécutive, Anne-Sofie Bäckar, prévient : sans sortie rapide imposée par les régulateurs, ce sera « une nouvelle vague déferlante de polluants éternels ».

Trois moteurs de demande sont nommés : l'IA et les data centers, les semi-conducteurs, les batteries. Plusieurs producteurs cadrent explicitement leurs investissements autour de « la révolution de l'IA ».

Ce que le classement compte vraiment

Trois écrans plus bas, la section méthodologie. Elle dit ceci. La liste repose sur « le nombre de substances PFAS que les entreprises chimiques produisent ou importent dans l'Union européenne ou aux États-Unis », et, l'industrie étant extrêmement opaque, « il n'existe malheureusement aucune information disponible sur les volumes de production ». Phrase suivante : « Les entreprises sont classées par ordre alphabétique. »

ChemSec ne s'arrête pas là, et il faut le citer. Dans la même méthodologie, l'ONG écrit que « grâce à nos propres sources de données bâties sur de nombreuses années, et en fouillant les documents publics des entreprises, ChemSec est confiant en affirmant que les entreprises nommées ci-dessous sont les plus gros producteurs de PFAS au monde ». L'organisation revendique donc une conviction fondée sur un travail de fond, là où le classement publié, lui, ne peut être qu'alphabétique.

Ce n'est donc pas un palmarès de tonnage, mais un décompte de déclarations administratives dans deux juridictions. Chemours déclare 57 substances, Arkema neuf, Daikin cinq dans l'UE. Rien ne dit lequel des trois fabrique le plus de matière.

La démonstration vient de ChemSec elle-même. Une section « mentions (dés)honorables » nomme à part le chinois Dongyue, le russe HaloPolymer et l'indien Gujarat Fluorochemicals, « qui figureraient probablement sur la liste si tout était 100 % transparent ». La carte exclut donc les endroits où l'on ne déclare rien : un radar qui ne voit que les avions dont le transpondeur est allumé.

Autre détail : sur les sept entreprises dont le décompte est comparable à celui d'il y a trois ans, les sept en déclarent moins aujourd'hui. Sans que ce soit une preuve de recul : une usine peut sortir plus de tonnes de moins de molécules. Le nombre ne parle ni de hausse ni de baisse, parce qu'il ne parle pas de production.

Ce qui est établi, en revanche

Arkema, groupe français, est dans la liste. Son communiqué du 28 août 2025 annonce une unité de 15 kt à Calvert City, dans le Kentucky, pour 60 millions de dollars environ. Le Guardian en cite une demi-phrase : l'investissement « nous permettra de suivre l'expansion rapide des besoins de refroidissement des data centers ».

La phrase entière, signée du vice-président Laurent Tellier, commence autrement : « Cet investissement confirme notre engagement à accompagner la transition de l'industrie de la mousse vers des solutions à faible pouvoir de réchauffement. » Le Forane 1233zd est un HFO, d'abord agent d'expansion pour mousses d'isolation, produit sur une ancienne ligne HFC convertie et vendu sur une réduction de 99 % du potentiel de réchauffement. Les data centers arrivent ensuite, introduits par un « in addition ».

Une réglementation climatique pousse à ce produit, une réglementation chimique le vise, et personne n'a arbitré.

Le chiffre le plus lourd du dossier

Pour peser le coût social des PFAS, ChemSec cite une estimation de la Commission européenne : 440 milliards d'euros « pour la seule Europe ». On est allé ouvrir le document : 606 pages, remises en janvier 2026 par les cabinets WSP, Ricardo et Trinomics à la direction générale de l'environnement.

Le chiffre y figure, et il dit ceci : 440 milliards est la valeur actualisée cumulée sur 2024-2050 des coûts quantifiables, dans le premier des quatre scénarios étudiés, celui du statu quo. L'arrêt total de la production et des usages, lui, coûte encore 330 milliards. Le coût annuel, enfin, est d'un tout autre ordre : 39,5 milliards pour la santé en 2024, et 3,8 pour la dépollution.

Trois précisions, toutes écrites par les auteurs. L'étude n'a chiffré que quatre substances « parmi potentiellement 10 000 », d'où leur conclusion : l'estimation « représente probablement une borne basse » des dommages réels. La fourchette de sensibilité sur la santé va de 0,05 à 5 750 milliards, soit un thermomètre qui hésite entre 0 et 80 degrés. Et le document précise qu'il « reflète les seules vues des auteurs ».

Dernier point, vérifié dans les 606 pages : l'expression « data center » n'y apparaît pas une fois. Ce chiffre mesure la pollution héritée, l'expansion liée à l'IA n'y entre pas.

Le bac n'est pas le vrai sujet

Combien pèse l'immersion biphasique aux PFAS ? Peu. Selon l'Uptime Institute, 22 % des exploitants utilisaient une forme de refroidissement liquide direct début 2024, sur 10 % de leurs baies ou moins. Parmi eux, les plaques froides à eau dominent nettement, les autres technologies suivant loin derrière. L'immersion sans changement de phase, elle, fonctionne à l'huile minérale ou végétale, sans PFAS.

Surtout, le fournisseur historique est parti : 3M a annoncé en décembre 2022 l'arrêt de toute fabrication de PFAS d'ici fin 2025, ce qui emporte les fluides Novec et Fluorinert, références du procédé. Le patron de LiquidStack a estimé alors que le coup portait ailleurs, sur la gravure des puces.

C'est là que la dépendance est lourde. Une note d'investisseurs de Danske Bank, citée par le Guardian, décrit les PFAS comme des ingrédients essentiels de « jusqu'à 1 000 étapes distinctes » de la fabrication d'un microprocesseur. Le bain de serveurs fait l'image ; la salle blanche fait le volume.

La restriction européenne ne se joue pas sur les tonnes

Cette demande va-t-elle balayer la restriction PFAS européenne ? La procédure ne fonctionne pas comme ça.

Le comité d'évaluation des risques de l'ECHA a rendu son avis final le 3 mars 2026 : il soutient une interdiction universelle. Le comité socio-économique juge depuis mars qu'une transition courte ne serait pas proportionnée et que des dérogations supplémentaires pourraient être nécessaires. Son avis définitif est attendu d'ici fin 2026.

Ce qui décide, secteur par secteur, c'est l'existence d'une alternative. Une demande qui explose ne balaye rien : elle alimente un dossier de dérogation. L'électronique et les semi-conducteurs ont obtenu une option dédiée dès août 2025, avant que l'argument du refroidissement n'apparaisse.

Dans tout ce dossier, un seul chiffre repose sur des prélèvements. ChemSec a envoyé des tests sanguins par piqûre au doigt aux dirigeants européens de sa liste, rappelant que les PFAS ont été détectés dans le sang de plus de 99 % des gens. Personne ne prélève à la sortie des usines.

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Questions fréquentes

Qu'est-ce que le refroidissement par immersion biphasique ?
On plonge les serveurs dans une cuve de liquide à bas point d'ébullition. Au contact des composants chauds, il bout, et la vapeur se recondense sur un serpentin refroidi à l'eau. Presque aucune eau n'est perdue par évaporation, et il n'y a pas de tour aéroréfrigérante. Ce liquide appartient à la famille des PFAS.
Sait-on combien de PFAS sont produits dans le monde ?
Non. L'ONG suédoise ChemSec écrit dans sa propre méthodologie qu'il n'existe aucune information disponible sur les volumes de production. Son classement des dix plus gros producteurs compte le nombre de substances déclarées dans l'Union européenne ou aux États-Unis, pas des tonnes.
Les 440 milliards d'euros cités pour les PFAS concernent-ils les data centers ?
Non. Ce montant est une valeur actualisée cumulée sur 2024-2050, dans le premier des quatre scénarios étudiés, celui du statu quo. Il a été estimé pour la Commission européenne par les cabinets WSP, Ricardo et Trinomics, dans un rapport qui précise refléter les seules vues de ses auteurs. L'expression « data center » n'apparaît pas une fois dans ses 606 pages.
Où l'industrie électronique dépend-elle le plus des PFAS ?
Dans la fabrication des puces, davantage que dans le refroidissement. Une note d'investisseurs de Danske Bank, citée par le Guardian, décrit les PFAS comme des ingrédients essentiels de « jusqu'à 1 000 étapes distinctes » de la fabrication d'un microprocesseur.
La restriction PFAS européenne est-elle menacée par la demande de l'IA ?
La procédure en est au calibrage des dérogations. Le comité d'évaluation des risques de l'ECHA a rendu son avis final le 3 mars 2026 en soutenant une interdiction universelle ; le comité socio-économique juge depuis mars qu'une transition courte ne serait pas proportionnée. Ce qui décide, secteur par secteur, c'est l'existence d'une alternative, pas le volume demandé.
Julien-Pierre Noto

Julien-Pierre Noto

Entrepreneur & Voix du terrain

Julien-Pierre est entrepreneur, avec plus de vingt ans de terrain dans le bâtiment et l'immobilier. Depuis trois ans, il travaille avec l'IA au quotidien dans une PME — pas en labo : sur de vrais dossiers, avec de vrais clients. Fondateur d'ONDE AI R&D, un laboratoire de R&D appliquée sur le travail humain-IA, il publie ses méthodes en open source, ce qui marche et ce qui ne marche pas. Chez Declic Media, il est la voix du terrain : l'IA appliquée, celle qui doit prouver son utilité.

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