Le 2 % d'eau des data centers vient d'un rapport du Congrès
On est allé vérifier à la source.

Le 31 juillet, le Congressional Research Service a publié un rapport de 43 pages sur les data centers et l'eau. Page 1, une phrase pose le décor : l'eau consommée directement par les data centers représente « a relatively small proportion (approximately 2%) of total U.S. water consumption ». Une proportion relativement faible, environ 2 %, de la consommation d'eau du pays. Un petit 3 en exposant suit la phrase.
La note 3 renvoie à un seul document : Cooling the Cloud, publié le 28 octobre 2025 par l'American Water Works Association, l'association des opérateurs d'eau américains. On l'a ouvert.
Ce qu'il y a au bout de la note
Le passage correspondant est au paragraphe 3.1, et tient en une ligne : « Water consumption by data centers currently makes up a small proportion of total water consumption in the United States. » Une petite proportion, et rien d'autre.
L'AWWA n'attache aucun pourcentage à cette affirmation. Le document en contient bien un, quelques pages plus haut, mais il mesure une tout autre grandeur : la part des data centers d'entreprise dans l'eau directe du secteur, projetée pour 2028. Une part de data centers, pas une part de l'eau américaine.
Le 2 % du CRS n'apparaît donc nulle part dans la source qu'il cite. Il naît page 1 de ce rapport.
Un détail rend la chose plus étrange. Dans le même paragraphe, l'AWWA cite le rapport 2024 du Lawrence Berkeley National Laboratory, la référence publique sur le sujet : l'eau de refroidissement passerait de 5,6 milliards de gallons en 2014 à 73 milliards d'ici 2028. Puis elle ajoute que les projections varient, une étude trouvant pour 2018 un total 80 % plus bas. Les chiffres étaient sur la table. Elle n'en a tiré aucun pourcentage.
Une note de bas de page qui pèse plus que d'habitude
Le Congressional Research Service est le service d'études du Congrès. Il n'a pas de camp : il écrit pour les élus des deux bords, et ses rapports servent de socle aux équipes parlementaires. C'est de la documentation, pas de la tribune.
C'est ce qui rend le cas intéressant. Un porte-parole qui rétrécit un cadre pour défendre son projet, on l'a déjà vu dans cette rubrique, et le procédé se repère vite. Ici, personne n'avait rien à gagner. Le chiffre est simplement apparu.
Aucun dénominateur ne le produit
Le rapport fournit lui-même le numérateur, page 3 : environ 17 milliards de gallons pour 2023, soit 46,6 millions par jour. Restait le dénominateur. On est allé chercher les séries de l'USGS, qui tient l'inventaire de l'eau du pays.
Rapporté aux prélèvements totaux de 2015, 322 milliards de gallons par jour : 0,014 %. À l'eau distribuée par les réseaux publics, 39 milliards par jour : 0,12 %. À la dernière estimation de consommation nette de l'agence, 100 milliards par jour : 0,047 %.
Pour que « environ 2 % » tienne, il faudrait que les États-Unis consomment 2,33 milliards de gallons par jour, tous usages confondus. Dans les tables de l'USGS, la grandeur la plus proche est celle des prélèvements pour le bétail : 2,00 milliards par jour. Un pays ne consomme pas ce que boivent ses vaches.
Une réserve sur notre calcul, et elle est sérieuse : la dernière estimation nationale de consommation publiée par l'USGS porte sur 1995, l'agence ayant cessé de produire ce chiffre ensuite. Notre 0,047 % s'appuie donc sur un dénominateur trentenaire. Les prélèvements, eux, sont à jour.
Quelqu'un avait déjà fait le calcul
Dans son numéro de mars-avril, plusieurs mois avant le rapport du CRS, l'Environmental Law Reporter publiait une étude sur les ressources consommées par les data centers. Elle prend son dénominateur dans la même série de l'USGS, et son numérateur, 17,4 milliards de gallons pour 2023, dans une revue scientifique plutôt que chez Berkeley.
Résultat publié : « Data centers, therefore, account for roughly 0.015% of total U.S. water usage ». Quinze millièmes de pour cent.
Le texte est signé d'un étudiant de Yale, dans une revue de praticiens du droit de l'environnement, et son dénominateur confond lui aussi prélèvements et consommation. Il ne surclasse donc pas un rapport du Congrès. Ce qu'il établit est plus modeste, et plus embêtant : le calcul était publié et vérifiable avant que le 2 % ne soit écrit.
Et une autre a choisi de ne rien chiffrer
Le 8 avril, MOST Policy Initiative, une organisation à but non lucratif qui documente les élus du Missouri, publiait sa propre note sur l'eau des data centers. Deux pages écrites pour des parlementaires : exactement l'usage du rapport du CRS.
Elle s'appuie sur le même rapport de Berkeley, donne elle aussi 17,4 milliards de gallons pour 2023, et va plus loin : elle publie toute la fourchette de la projection 2028, de 38 à 73 milliards, là où l'AWWA ne retenait que la borne haute.
Sur ces deux pages, aucune part de l'eau américaine. Les seuls pourcentages portent sur ce qu'elle sait mesurer : jusqu'à 85 % de l'eau prélevée qui s'évapore au lieu de retourner au réseau, 78 % chez Google. Ne pas donner de pourcentage national n'était pas un oubli : c'était le résultat.
Ce que le rapport fait bien
Ce rapport ne mérite pas de mauvais point. Sur les quarante-deux pages qui suivent, le travail est propre.
Le CRS ne prétend jamais mesurer : il écrit « One study estimates », renvoie au LBNL et donne les pages. Il sépare l'eau directe de l'eau indirecte, celle qui part en vapeur à la centrale, et annonce dès la première page que la seconde est hors périmètre. Il répète que cette consommation est difficile à quantifier.
L'écart tient à une seule phrase d'introduction, et sa position la rend dangereuse : elle se lit vite, se cite sans effort, et arrive avant les précautions.
D'où sort ce 2 % ? On ne peut avancer qu'une hypothèse. Il faudrait empiler deux glissements : inclure l'eau indirecte, que la phrase exclut en toutes lettres, puis remplacer la consommation totale du pays par l'eau des réseaux publics.
Ce n'est ni une excuse ni une explication établie. La question reste ouverte, et nous ne l'avons pas posée au CRS.
Le verbe change à chaque reprise
La suite est plus instructive que l'écart lui-même.
Le 3 août, Legis1, un service d'intelligence législative vendu aux cabinets qui travaillent auprès du Congrès, écrit : « The report finds that data centers now account for approximately 2 percent of total U.S. water consumption ». Le mot « direct » a disparu, « estimated » est devenu « finds ». Le rapport ne l'estimait plus, il l'avait trouvé.
Le 24 août, The Register dissout la parenthèse : le chiffre est rejeté en fin de phrase, collé au dénominateur. Au passage, l'article attribue au rapport un « more than 80 percent » d'eau indirecte que le CRS n'écrit nulle part, sa note 4 citant l'Agence internationale de l'énergie à 60 %.
Sur un agrégateur de statistiques, une de ces pages qu'on ouvre pour un chiffre tout fait, la formule est aujourd'hui : « the CRS confirms that data centers now account for roughly 2% of total U.S. water consumption nationally ». Confirme.
En quatre semaines, une phrase sans chiffre est devenue un chiffre estimé, puis trouvé, puis confirmé. Le nombre, lui, n'a pas bougé. Seule l'autorité a grandi, et c'est la seule chose que quelqu'un ait ajoutée dans cette chaîne.
Sujets abordés :
Questions fréquentes
D'où vient le chiffre de 2 % d'eau des data centers ?
Quelle part de l'eau américaine les data centers consomment-ils ?
Que dit l'Environmental Law Reporter sur ce chiffre ?
Comment le chiffre a-t-il circulé après la publication ?
Le CRS a-t-il été contacté à ce sujet ?

Katja Liersch
Co-fondatrice & Journaliste
Katja est journaliste et productrice TV. Forte de plusieurs décennies dans les médias grand public, elle apporte à Declic Media le regard de ceux qui découvrent l'IA : curieux, exigeant et pragmatique. Elle s'assure que chaque contenu parle vraiment à tout le monde.
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