Impact humain

Un correctif sur dix du noyau Linux se déclare assisté par l'IA

Même ceux qui codent Linux depuis vingt ans s'y sont mis.

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Un correctif sur dix du noyau Linux se déclare assisté par l'IA

Une ligne au bas d'un correctif

Le 14 septembre, Darrick Wong, qui contribue au noyau Linux depuis 2006, envoie un correctif pour XFS, l'un de ses systèmes de fichiers. Il répare une copie en mémoire qui déborde de son tampon et abîme ce qui se trouve juste derrière. Au bas du message, entre sa signature et celle du relecteur, une ligne Assisted-by, un nom d'outil moqueur (LOLLM) et ce commentaire : pour trouver les bugs évidents.

Cette mention, 1 877 modifications de la version 7.3 la portent, sur 18 533. À peu près une sur dix. Depuis la version 7.0, le noyau demande de déclarer l'usage d'une IA, correctif par correctif. Et au moment où le compteur devient lisible, ses mainteneurs veulent arrêter de compter.

D'où vient le chiffre

L'idée de la balise remonte à une proposition de Sasha Levin, développeur chez Nvidia, en juillet 2025, rappelle Next. La documentation qui l'encadre est entrée dans le noyau avec la version 7.0, publiée en avril.

Le 12 octobre, Jonathan Corbet publie sur LWN le compte rendu du Maintainers Summit, une journée sur invitation qui a réuni une trentaine de développeurs du noyau à Prague, le 8. Il y donne le chiffre : 1 884 modifications balisées jusqu'à la septième préversion de la 7.3, soit à peu près 10 %. Et il ajoute aussitôt que le nombre réel de correctifs assistés est sûrement bien plus élevé.

Dans la salle, Dave Airlie, mainteneur des pilotes graphiques, avance un autre ordre de grandeur : selon lui, probablement 90 % des contributeurs utilisent désormais des LLM. C'est une estimation lancée à l'oral et rapportée par LWN, pas une mesure.

Le 10 % est donc un plancher. Et c'est une part de modifications, pas de lignes de code : rien ne permet d'écrire que l'IA a produit 10 % du noyau.

On a recompté

Compter des balises, c'est un peu compter les parapluies dans la rue un jour de crachin : on apprend moins s'il pleut que qui a l'habitude d'en prendre un. On a donc repris l'historique public du noyau entre la version 7.2 et la 7.3-rc7, publiée le 11 octobre. On retrouve les 18 533 modifications de LWN, et 1 877 balisées, sept de moins que son décompte.

Ce n'est pas l'affaire d'une poignée de contributeurs : on compte 433 auteurs différents. Le plus prolifique, un ingénieur d'AMD qui travaille sur les pilotes d'affichage, en signe 110, soit 6 %. Les dix premiers réunis n'en portent que 31 %.

Ni d'un seul outil. Claude apparaît dans 46 % des modifications balisées, les modèles d'OpenAI dans 16 %, Gemini dans 11 %, des modèles chinois dans 5 %. Et 19 % écrivent seulement « LLM », sans nommer quoi que ce soit.

Le vrai relief est ailleurs :

  • Ce sont des habitués. Près de neuf modifications balisées sur dix (87,5 %) viennent d'auteurs qui avaient déjà contribué au noyau avant la 7.2. Parmi les dix premiers, plusieurs sont mainteneurs en titre, arrivés entre 2005 et 2007.
  • Ce sont surtout des corrections. Plus d'une sur deux (56 %) répare un bug rattaché au changement précis qui l'avait introduit. Pour les modifications non balisées, c'est moins d'une sur trois (29 %).

Et la courbe monte vite : 31 modifications balisées en 7.0, 294 en 7.1, 1 110 en 7.2, 1 877 en 7.3. De 0,2 % à 10 % en six mois.

Ce que la mention dit, et ce qu'elle tait

La règle est claire sur un point : une IA ne signe jamais. Seul un humain certifie l'origine du code, relit ce que la machine a produit et en porte la responsabilité. Le guide de soumission ajoute qu'oublier la balise peut freiner l'acceptation d'un correctif. Et le texte consacré aux contenus générés par des outils pose la phrase qui compte : chacun doit comprendre ce qu'il soumet et pouvoir le défendre. Sinon, il ne soumet pas.

Ce que la mention ne dit pas, c'est la dose. Le LLM de Darrick Wong a trouvé le bug, et c'est Wong qui l'a corrigé. Un fichier entier écrit par une machine porte exactement la même ligne. C'est l'étiquette « peut contenir des traces de fruits à coque » : elle prévient, elle ne mesure rien.

Depuis la 7.3, elle ne nomme même plus l'outil. En juillet, Christian Brauner a fait réduire la règle à un simple Assisted-by: LLM, au motif que citer les modèles revenait à faire de la publicité gratuite aux éditeurs propriétaires, sans apporter d'information utile. Et selon LWN, beaucoup de contributeurs ne mettent pas la balise, quand les mainteneurs ne la vérifient que rarement.

Le compteur qu'on débranche

À Prague, la salle s'est rangée derrière un consensus fort : la balise a fait son temps, et l'obligation sera retirée, rapporte LWN. Linus Torvalds s'en dit satisfait, Christian Brauner la juge désormais inutile.

L'information irait plutôt dans le message qui accompagne une série de correctifs. À la 7.3-rc7, la documentation n'a pas encore bougé. Laurent Pinchart, lui, a objecté le 13 octobre sur la liste du noyau, rapporte Next : tant que rien ne la remplace, une règle sert au moins à fixer les attentes.

Torvalds déplace le problème. D'après LWN, ce qui l'inquiète, ce sont les correctifs envoyés par des gens qui ne connaissent pas le noyau : des LLM pilotés par des contributeurs qui ne savent pas ce qu'ils font. Pour un développeur compétent, l'outil est excellent, et il dit avoir mis des mois à régler le sien. Il pense aussi que beaucoup n'avouent pas par gêne, et que l'obligation pourrait détourner certains développeurs de ces outils.

Notre recompte va dans son sens, par l'autre bout : ceux qui déclarent sont surtout des habitués, le profil qui ne l'inquiète pas. Les autres, par définition, n'apparaissent dans aucun compteur.

C'est la ligne de fracture déjà visible dans la vague de contributions IA qui submerge les mainteneurs. Et alors que la part de code écrite par l'IA n'a jamais été mesurée, Linux restait l'un des rares endroits où elle se déclarait.

Le compilateur que personne n'a lu

Le 15 octobre, The Register raconte l'expérience du développeur Theo Browne : faire porter par une IA le compilateur TypeScript vers le langage Rust. Une première tentative avec des modèles d'OpenAI a consommé plus de 400 000 dollars de jetons au tarif de l'API, pour environ 84 % de compatibilité. La seconde, avec Claude Opus 5.5, en a coûté environ 24 000 et passe les tests de conformité à près de 100 %. Ce sont les chiffres de Browne lui-même.

Le modèle a porté la version en Go publiée par Microsoft plutôt que le code d'origine, et en a recopié certains bugs. Browne l'a appris parce que quelqu'un d'autre l'a remarqué. Il dit lui-même ne pas avoir inspecté le code.

Les deux scènes ne s'opposent pas sur l'outil, elles s'opposent sur la lecture. Le noyau s'apprête à ne plus demander « avec quoi ? ». Il garde la phrase qui demande « l'as-tu compris ? ». Browne a répondu à la première question au dollar près, et laissé la seconde ouverte.

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Questions fréquentes

Quelle part des correctifs du noyau Linux déclare l'usage d'une IA ?
Environ une modification sur dix : 1 877 sur 18 533 dans la version 7.3, jusqu'à la 7.3-rc7, portent la mention Assisted-by selon notre recompte de l'historique public (LWN en compte 1 884). C'est un plancher : seules les modifications déclarées sont comptées, et LWN ajoute que le nombre réel est sûrement bien plus élevé. C'est une part de modifications, pas de lignes de code : rien ne permet d'écrire que l'IA a produit 10 % du noyau.
Qui déclare utiliser l'IA dans le noyau Linux ?
Surtout des habitués. Près de neuf modifications balisées sur dix (87,5 %) viennent d'auteurs qui avaient déjà contribué au noyau avant la 7.2, et 433 auteurs différents en signent. Parmi les dix premiers, plusieurs sont mainteneurs en titre, arrivés entre 2005 et 2007. Plus d'une modification balisée sur deux (56 %) répare un bug rattaché au changement qui l'avait introduit.
Que dit exactement la mention Assisted-by ?
Qu'une IA a servi, pas dans quelle mesure. Un LLM qui a seulement trouvé un bug et un fichier entier écrit par une machine portent la même ligne. La règle est claire sur un point : une IA ne signe jamais, seul un humain certifie l'origine du code, relit ce que la machine a produit et en porte la responsabilité. Depuis la 7.3, la mention ne nomme plus l'outil.
Le noyau Linux va-t-il abandonner la mention Assisted-by ?
C'est ce qui se dessine, sans être acté. Selon LWN, les mainteneurs réunis à Prague le 8 octobre se sont rangés derrière un consensus fort pour retirer l'obligation, l'information allant plutôt dans le message qui accompagne une série de correctifs. À la 7.3-rc7, la documentation n'a pas encore bougé, et Laurent Pinchart a objecté sur la liste du noyau, rapporte Next.
Combien de développeurs du noyau utilisent des LLM ?
Personne ne l'a mesuré. Selon LWN, Dave Airlie, mainteneur des pilotes graphiques, a avancé que probablement 90 % des contributeurs utilisent désormais des LLM. C'est une estimation lancée à l'oral, pas une mesure. Le seul chiffre mesurable est celui des modifications déclarées, environ 10 %.
Alexandre Noto

Alexandre Noto

Co-fondateur & Expert Tech

Alexandre est dans la tech depuis plus de 20 ans. Entrepreneur, architecte logiciel et passionné d'intelligence artificielle, il traduit les concepts complexes en explications accessibles. Chez Declic Media, il est la voix technique qui rend l'IA compréhensible pour tous.

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