Matignon enterre un rapport IA. Parce qu'il ne fait pas peur.

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Un rapport inter-inspections chiffre l'impact de l'IA sur les effectifs publics. Matignon refuse de le publier : les chiffres ne sont pas assez inquiétants.

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Matignon enterre un rapport IA. Parce qu'il ne fait pas peur.

Matignon enterre un rapport IA. Parce qu'il ne fait pas peur.

On imagine en général un secret d'État pour cacher une catastrophe. Là, c'est l'inverse. Matignon vient de verrouiller un rapport sur l'impact de l'intelligence artificielle dans la fonction publique, et la raison qui circule est que ses conclusions ne sont pas assez alarmantes pour être montrées.

L'information vient d'Acteurs Publics, ce 18 juin. Un rapport inter-inspections dort dans les tiroirs du Premier ministre Sébastien Lecornu depuis plusieurs semaines. Décision a été prise, "au plus haut niveau", de ne pas le diffuser. Et le détail qui change tout : les inspecteurs qui l'ont rédigé demandaient eux-mêmes sa publication.

Un rapport commandé, livré, puis mis sous clé

La mission n'a rien d'improvisé. Elle réunit l'Inspection générale des affaires sociales et l'Inspection générale des finances, deux des corps les plus sérieux de l'administration, rejoints ensuite par l'Inspection générale de l'administration. Le travail avait été commandé sous le gouvernement Bayrou, bien avant que le sujet ne devienne sensible.

Les inspecteurs ont fait leur travail. Ils ont rendu leur copie. Et selon Acteurs Publics, ils se sont retrouvés "soumis à des consignes strictes de confidentialité", alors même qu'ils souhaitaient voir leurs conclusions rendues publiques.

Voilà la situation : des fonctionnaires expérimentés produisent une analyse chiffrée à la demande de l'État, recommandent de la publier, et l'État leur impose le silence. Le commanditaire a parfaitement le droit de garder un rapport pour lui. Ce droit existe. La question est de savoir pourquoi il l'exerce quand le contenu est, de l'aveu d'une source, "pas alarmiste".

Pourquoi cacher une bonne nouvelle

C'est la partie contre-intuitive. Un rapport qui dirait "l'IA va dévaster l'emploi public", on comprendrait la tentation de le planquer. Mais un rapport rassurant ?

La réponse tient dans un calendrier. On est à moins d'un an de la présidentielle, et à quelques mois des élections professionnelles dans la fonction publique. Dans ce contexte, un chiffre n'est plus un chiffre. C'est une munition.

Trop bas, il alimente ceux qui veulent tailler dans les effectifs ("vous voyez, l'IA permet de faire pareil avec moins de monde"). Trop nuancé, il sert ceux qui dénoncent un plan caché de suppressions. Quel que soit le résultat, quelqu'un s'en empare.

Un rapport public, c'est comme une carte étalée sur la table d'une partie de poker : tout le monde voit votre jeu et adapte le sien. Matignon préfère garder ses cartes face cachée jusqu'à ce que la table soit moins dangereuse. La prudence se comprend politiquement. Elle pose un problème démocratique : l'information existe, elle est financée par l'argent public, et le citoyen n'y a pas accès parce que le moment est mal choisi.

Le décalage qui rend le silence gênant

Pour mesurer pourquoi ces chiffres dérangent, il faut regarder le grand écart du discours officiel sur les effectifs.

D'un côté, le gouvernement Lecornu a affiché pour 2026 un objectif de suppression nette de 3 000 postes. De l'autre, quand on lit les documents budgétaires hors effets comptables, le solde réel dans les ministères est largement positif : plus de 8 000 équivalents temps plein supplémentaires, dont 5 400 à l'Éducation. Acteurs Publics parle de "carabistouille" pour décrire l'écart entre l'affichage et la réalité.

Au milieu de ce flou, un rapport qui chiffre noir sur blanc ce que l'IA peut faire ou pas aux effectifs devient explosif, dans un sens comme dans l'autre. D'autant que les ordres de grandeur existent ailleurs : le cabinet Roland Berger estimait que "plus d'un tiers des emplois publics seraient exposés, à terme, à des changements importants" liés à l'IA générative. Exposés à des changements n'est pas synonyme de supprimés. Mais sur une affiche de campagne, la nuance ne survit pas.

Le discours public, lui, est rodé. La ligne de l'exécutif répète que l'IA ne sert pas à réduire les effectifs, qu'elle doit "libérer du temps sur la paperasse" pour le réinvestir dans la relation humaine. Le ChatGPT souverain déployé pour les agents depuis 2025 est présenté sous cet angle. Un rapport chiffré, qu'il confirme ou nuance cette ligne, oblige à sortir des éléments de langage. C'est précisément ce qu'on évite à un an d'une élection.

Pendant ce temps, à Bruxelles

Le contraste saute aux yeux quand on regarde de l'autre côté de la frontière administrative. La Commission européenne a déployé son propre grand modèle de langage interne, GPT@EC, ouvert à l'ensemble de son personnel, avec une mise en open source du code prévue en 2026. L'institution qui régule l'IA à coups d'AI Act assume publiquement son outil maison et communique dessus.

Paris, à l'inverse, négocie un cadre d'usage de l'IA dans la fonction publique avec les syndicats d'ici l'automne, tout en refusant de poser sur la table l'étude qui en mesurerait les effets sur l'emploi. Les représentants syndicaux ont d'ailleurs découvert un avant-projet d'accord déjà ficelé lors de leur réunion du 18 juin. Difficile de négocier en aveugle quand l'État dispose de chiffres qu'il garde pour lui.

Ce que le geste révèle

Le vrai sujet, c'est le réflexe plus que le rapport lui-même. Confronté à des données sur l'IA et l'emploi public, l'appareil d'État a traité l'information comme un risque à neutraliser plutôt que comme un élément de débat à verser au public. La transparence est devenue une variable d'ajustement du calendrier électoral.

C'est exactement l'angle mort qu'on retrouvait le même jour dans le discours de Jeff Bezos sur la pénurie de main d'oeuvre : refuser de poser les chiffres sur la table. Bezos le fait par intérêt commercial, parce qu'il vend l'IA et qu'un discours d'abondance sert sa startup. Matignon le fait par prudence politique, parce qu'un chiffre devient incontrôlable en année électorale. Les motivations sont opposées, le résultat est le même.

Tout le monde a désormais un avis sur l'IA et l'emploi. Le milliardaire promet l'abondance, l'État promet d'accompagner. Mais quand vient le moment de montrer les comptes, les tiroirs se ferment. Et c'est peut-être le seul chiffre vraiment parlant de ce dossier : zéro page rendue publique.

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Questions fréquentes

Quel rapport sur l'IA Matignon refuse-t-il de publier ?
Un rapport inter-inspections (IGAS, IGF et IGA) sur l'impact de l'intelligence artificielle dans la fonction publique, commandé sous le gouvernement Bayrou. Selon Acteurs Publics (18 juin), il dort dans les tiroirs de Matignon depuis plusieurs semaines.
Pourquoi cacher un rapport présenté comme rassurant ?
Parce qu'à un an de la présidentielle et à quelques mois des élections professionnelles, tout chiffre sur l'IA et l'emploi public devient une munition politique. Trop bas, il sert ceux qui veulent réduire les effectifs. Trop nuancé, il alimente les soupçons de plan caché.
Que disent les chiffres sur les effectifs publics en 2026 ?
Le gouvernement affiche une suppression nette de 3 000 postes, mais les documents budgétaires hors effets comptables montrent un solde réel positif de plus de 8 000 ETP, dont 5 400 à l'Éducation. Acteurs Publics parle de carabistouille.
Comment l'Union européenne gère-t-elle l'IA dans ses administrations ?
La Commission européenne a déployé son propre modèle de langage interne, GPT@EC, ouvert à tout son personnel, avec une mise en open source du code prévue en 2026. Elle communique publiquement sur son outil maison.
Un cadre d'usage de l'IA est-il négocié dans la fonction publique ?
Oui. Paris négocie un cadre d'usage de l'IA avec les syndicats d'ici l'automne. Mais les représentants ont découvert un avant-projet d'accord déjà ficelé le 18 juin, sans accès aux chiffres que l'État garde pour lui.
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