Nvidia vend ses puces à Anthropic et veut entrer à sa cotation
Samedi, le patron d'Anthropic a publié 3 800 mots pour demander à l'industrie de ralentir. La cotation de son entreprise n'y figure pas une fois.

Vendredi 11 septembre, Reuters a rapporté que Nvidia discutait d'un investissement pouvant atteindre 10 milliards de dollars dans l'introduction en bourse d'Anthropic. Pas comme un acheteur parmi d'autres : comme investisseur d'ancrage, celui qui s'engage avant l'ouverture au marché et sert de caution aux suivants.
L'information vient de sources anonymes. Bloomberg, The Next Web et The Decoder la relaient en citant la même dépêche : jusqu'à 100 milliards de dollars levés. Ni Nvidia ni Anthropic ne l'ont commentée.
Le lendemain, Dario Amodei publiait sur son site personnel un essai de 3 800 mots, « We Must Pace the Frontier ». Il y demande à l'industrie de ralentir l'amélioration des capacités des modèles. Sam Altman et Elon Musk l'ont approuvé dans la journée.
Les deux faits sont datés, et ils ne se contredisent pas : une entreprise peut vouloir sincèrement ralentir son secteur et sincèrement lever cent milliards. Ce qui se mesure, c'est ce que ce ralentissement n'empêche pas.
Ce que l'essai demande, et ce qu'il ne demande pas
On a lu le texte en entier. Il propose un plan à trois étages, dont un seul est un engagement d'Anthropic : accueillir à demeure des évaluateurs indépendants. Les deux autres supposent une coordination entre États.
Amodei y pose lui-même la limite. « Pacer ne veut pas dire arrêter l'entraînement des modèles ni le progrès technique », écrit-il. Et une stratégie de rythme coordonnée donnerait aux laboratoires le temps de travailler « sans sacrifier l'avantage commercial ni l'avance des États-Unis ». C'est une limitation de vitesse que chacun s'engage à respecter, à condition de rester devant.
Un passage circule déformé. Pour que les laboratoires puissent discuter ensemble de standards, Amodei écrit que le gouvernement américain « doit délivrer une dérogation étroite pour certains types de conversations sur la sécurité ». Une recommandation publique, donc, pas une demande formelle, et qui vise des échanges sur la sécurité, pas une entente sur le rythme de production.
Ce que le texte ne contient pas se compte aussi. Sur ses 3 800 mots, il n'est question nulle part d'introduction en bourse, d'action, d'actionnaire, d'investisseur ni de marché.
Le fournisseur et l'actionnaire
Nvidia occupe chez Anthropic deux positions à la fois, et c'est Anthropic qui l'a annoncé. Son communiqué du 18 novembre 2025 tient les deux rôles.
L'entreprise s'y engageait à acheter « 30 milliards de dollars de capacité de calcul Azure », dont jusqu'à un gigawatt sur des systèmes Nvidia. Et dans le même texte : « Nvidia et Microsoft s'engagent à investir respectivement jusqu'à 10 milliards et jusqu'à 5 milliards de dollars dans Anthropic. » L'équipementier finance le club auquel il vend les maillots, et c'est le club qui l'écrit.
Une chose joue dans l'autre sens, et elle est dans l'essai : Amodei y réclame l'interdiction de vendre des puces avancées à la Chine. Sur ce point, le laboratoire plaide contre le carnet de commandes de celui qui pourrait ancrer sa cotation.
Le circuit, tel qu'une banque centrale le décrit
Le cas n'a rien d'isolé. La Banque des règlements internationaux, la banque des banques centrales, a nommé le montage dans son rapport annuel du 28 juin : « le financement circulaire : les fabricants de puces et les hyperscalers prennent des participations dans les laboratoires d'IA […] qui s'engagent en retour sur des achats pluriannuels de puces ou de puissance de calcul ». Elle ajoute que les termes de ces accords sont « généralement mal divulgués ».
La lettre d'intention Nvidia-OpenAI de septembre 2025 écrivait le circuit dans sa phrase même : investir « jusqu'à 100 milliards de dollars dans OpenAI à mesure que les nouveaux systèmes Nvidia sont déployés ». Le fournisseur avance les fonds, le client s'en sert pour lui acheter des puces, et la frontière entre l'investissement et la commande devient difficile à tracer. Le rachat de Hugging Face pour 12,93 milliards, il y a dix jours, relève d'une autre mécanique, mais donne l'échelle.
Trois faits jouent contre cette lecture. Jensen Huang y a répondu il y a trois jours, à la conférence Goldman Sachs : « ce n'est pas circulaire, parce qu'on met un peu d'argent et beaucoup revient. […] Si c'est ça, faisons-en plus. » Les montants annoncés dépassent aussi les montants engagés : on a vérifié en juillet que les 100 milliards d'OpenAI n'en étaient que 30. Enfin, Anthropic achète ailleurs : AWS reste son fournisseur cloud principal, avec cinq gigawatts de puces Google-Broadcom en plus.
En mars, la bourse était la raison de ne pas investir
Le 4 mars 2026, à une conférence Morgan Stanley, Jensen Huang expliquait que ces 30 milliards seraient « peut-être les derniers » placés dans OpenAI. Sa raison, rapportée par CNBC : « parce qu'ils vont entrer en bourse ». Il ajoutait que les 10 milliards engagés chez Anthropic seraient probablement les derniers aussi.
Six mois plus tard, le montant discuté est identique et la porte a changé de sens.
Les deux gestes ne sont pas de même nature : un ordre d'ancrage relève du marché primaire, quand celui de mars relevait d'un tour de table privé. Mais l'argument avancé alors était que la cotation fermait la fenêtre. Elle est en train de devenir la fenêtre.
Ce qu'aucun document ne dit encore
Aucun des chiffres qui circulent cette semaine ne figure dans un document public. Le seul montant officiel reste celui qu'Anthropic a publié elle-même au printemps : 965 milliards de dollars de valorisation après sa série H. Les 2 000 milliards sont un nombre qui a fait le tour des salles de réunion sans passer devant un commissaire aux comptes.
On est allé vérifier au registre EDGAR de la SEC : aucun formulaire S-1 déposé par Anthropic au 13 septembre. La même recherche sans filtre renvoie trente-cinq sociétés : le moteur répond bien, c'est le prospectus qui manque. Cohérent avec le dépôt confidentiel annoncé le 1er juin.
Trois marqueurs diront la suite : une ligne de crédit renouvelable de 15 milliards à finaliser, les réunions d'analystes, puis le dépôt public du prospectus, que la SEC exige au moins quinze jours avant tout roadshow. Ce jour-là, quelqu'un d'extérieur verra enfin des comptes audités. Les élections tombent le 3 novembre 2026, et les sources de Reuters placent la cotation quelques jours avant. Personne d'impliqué n'a dit que l'élection entrait en ligne de compte, et un calendrier bouge pour vingt raisons ordinaires.
Une fois cotée, qui arbitre ?
Reste une question que le plan ne tranche pas. L'évaluateur indépendant qu'Anthropic promet d'accueillir aura des bureaux, des badges, et le droit de publier « sans contrôle éditorial d'Anthropic ». Le laboratoire se réserve un droit de caviardage étroit, qui couvre notamment les informations « commercialement sensibles ».
Dans une société cotée, un tiers qui publie librement sur les risques des modèles produit autre chose qu'un rapport : de l'information financière, capable de déplacer un cours. Le même week-end, Sam Altman a nommé cette tension pour son propre compte. À Fortune, expliquant pourquoi OpenAI garde sa structure hybride, il dit devoir pouvoir « prendre des décisions qui ne sont manifestement pas dans l'intérêt de notre activité et de nos actionnaires ».
Ni l'essai ni les communiqués d'Anthropic ne disent qui arbitre entre la transparence promise et ce qu'une société cotée doit à son marché. Rien ne presse encore, d'ailleurs, puisque aucun évaluateur n'a signé : Amodei écrit qu'Anthropic « a l'intention d'inviter » une équipe, au futur.
Sujets abordés :
Questions fréquentes
Nvidia investit-il dans l'entrée en bourse d'Anthropic ?
Pourquoi Nvidia est-il à la fois fournisseur et investisseur d'Anthropic ?
Que demande l'essai de Dario Amodei « We Must Pace the Frontier » ?
Qu'appelle-t-on financement circulaire dans l'IA ?
Anthropic a-t-il déposé un prospectus d'introduction en bourse ?

Julien-Pierre Noto
Entrepreneur & Voix du terrain
Julien-Pierre est entrepreneur, avec plus de vingt ans de terrain dans le bâtiment et l'immobilier. Depuis trois ans, il travaille avec l'IA au quotidien dans une PME — pas en labo : sur de vrais dossiers, avec de vrais clients. Fondateur d'ONDE AI R&D, un laboratoire de R&D appliquée sur le travail humain-IA, il publie ses méthodes en open source, ce qui marche et ce qui ne marche pas. Chez Declic Media, il est la voix du terrain : l'IA appliquée, celle qui doit prouver son utilité.
Tous les articles de Julien-Pierre →