Le chiffre vérifié · N°10

Sept Américains sur dix refusent un data center près de chez eux

7 min de lecture

On a ouvert le sondage.

La newsletter IA gratuite
Sept Américains sur dix refusent un data center près de chez eux

Lundi matin, sur la scène de l'All-In Summit à Los Angeles, Jensen Huang a reçu un appel qu'il ne pouvait pas envoyer sur répondeur. C'était Donald Trump. Le patron de Nvidia l'a mis sur haut-parleur pour la salle, et le président a expédié d'une phrase le débat du moment sur le rythme de l'intelligence artificielle : « we're not going to let that happen. It's a hoax. »

La scène est racontée par TechCrunch, qui l'a publiée lundi soir. Le journaliste rappelle ensuite que Trump et ses alliés présentent l'hostilité aux data centers comme une opération d'influence étrangère, et il y oppose un chiffre : « Recent Gallup polling shows that seven in 10 Americans oppose the construction of data centers in their area. »

Le chiffre est exact. C'est le mot qui le précède qui ne l'est pas.

Ce que dit le sondage

La question de Gallup figure en clair dans le document public, dans son libellé exact : « Overall, would you strongly favor, somewhat favor, somewhat oppose, or strongly oppose the construction of a data center in your area to support artificial intelligence, or AI, technology in the U.S.? »

Les réponses tiennent en une ligne de tableau. Sept pour cent tout à fait favorables, 20 % plutôt favorables, 23 % plutôt opposés, 48 % tout à fait opposés, 3 % sans opinion. Total : 27 % pour, 71 % contre, avec une marge d'erreur de ±4 points.

Le même terrain posait la question voisine sur une centrale nucléaire. Résultat : 53 % d'opposition. Gallup mesure cet item depuis 2001, et son record d'hostilité est de 63 %. Un data center suscitait donc en mars plus de refus que le nucléaire n'en a jamais suscité.

Le mot qui ne va pas

La note de méthode est publiée sous l'article, et elle est explicite : « telephone interviews conducted by Recon MR March 2-18, 2026, with a random sample of 1,000 adults ».

Du 2 au 18 mars, il y a six mois. Un sondage est une photographie, pas une fenêtre : il dit ce que pensaient mille personnes à ce moment-là, et rien d'autre.

Restait l'hypothèse la plus indulgente : Gallup aurait publié tardivement une enquête ancienne, et « recent » désignerait la publication. Elle ne tient pas.

La page porte sa date de mise en ligne à quatre endroits, le fichier PDF des résultats bruts est nommé d'après elle, et l'archive du web en garde douze captures des 13 et 14 mai. Le sondage est sorti le 13 mai 2026 : la publication a quatre mois, le terrain en a six.

La date a survécu au copier-coller

Le jour de la publication, le Washington Post en a tiré un article dont la deuxième phrase datait tout : « The poll, conducted this spring and released Wednesday ». Le terrain et la sortie, en huit mots.

Quatre mois plus tard, le 12 septembre, The Prowers Journal, un site d'information locale gratuit de Lamar, dans le Colorado, a republié le communiqué de Gallup mot pour mot, signature de l'auteur comprise. La phrase « These results, from a March 2-18 Gallup survey » y est intacte.

La date a donc tenu dans un copier-coller intégral d'un journal de comté. Elle a disparu quarante-huit heures plus tard, dans une phrase de résumé.

Une phrase, deux enquêtes

La suite de cette même phrase ajoute les raisons : « more than 50% of respondents citing the effect of data centers on environmental resources », puis « about 20% » pour le coût de la vie et la qualité de vie.

Ces chiffres-là ne viennent pas de l'enquête de mars. Gallup l'écrit noir sur blanc dans son texte : les motivations proviennent d'« an open-ended question on an April web survey using the Gallup Panel ». Et la note de méthode précise le reste : questionnaires web auto-administrés du 1er au 15 avril, 2 054 adultes membres du panel, avec des sous-groupes de 472 personnes favorables et 1 561 opposées.

Autre terrain, autre mode, autre échantillon. Ce sont deux photos prises à un mois d'écart et dans deux appareils différents, glissées dans le même cadre. Le cadre laisse croire à une seule prise de vue.

Gallup propose en bas de page un lien intitulé « View complete question responses and trends ». On l'a téléchargé : trois pages, le questionnaire téléphonique de mars, ses tris croisés, sa méthodologie.

L'enquête d'avril n'y figure nulle part. Ni le mot April, ni le mot Panel, ni les effectifs de 472 et 1 561. C'est cohérent, puisque ce document est le relevé de l'enquête téléphonique, mais un lecteur qui cliquerait pour vérifier les raisons ne les y trouverait pas.

Des opposants devenus des répondants

Le troisième écart est le plus discret, et c'est un changement de population. Gallup écrit « Half of opponents mention data centers' excessive use of resources ». La reprise écrit « more than 50% of respondents ». La moitié d'un groupe n'est pas la moitié de la salle : les opposants représentent environ les trois quarts de l'échantillon d'avril.

Même glissement sur le reste. Gallup décrit deux groupes distincts d'environ un cinquième chacun, l'un préoccupé par la qualité de vie, l'autre par les conséquences économiques. La reprise les fond en un seul « about 20% ».

Détail qui complète le tableau : dans le texte de TechCrunch, le lien hypertexte posé sur « environmental resources » ne renvoie pas à Gallup, mais à un autre papier de TechCrunch, publié le 9 septembre sur de nouvelles règles du Massachusetts. Le lecteur qui clique pour vérifier le chiffre atterrit ailleurs.

Ce que Gallup a fait correctement

Rien de ce qui précède n'aurait été vérifiable si l'institut avait travaillé autrement. Gallup date son terrain au jour près, nomme le prestataire qui a passé les appels, publie sa marge d'erreur, donne le libellé exact de sa question, met ses résultats bruts en ligne, et signale lui-même que les motivations viennent d'une seconde enquête. Il a laissé les étiquettes sur les cartons.

Et un sondage de mars reste un sondage valide. Pour mars.

La mesure qui manquait

Il existe une mesure plus récente, et elle est accessible. Le 19 août, Heatmap a publié une enquête conduite par Embold Research du 8 au 13 août auprès de 2 045 électeurs inscrits, marge de ±2,3 points : 75 % d'opposition à un data center près de chez soi, dont plus de six Américains sur dix tout à fait opposés.

Leur série est instructive parce que le libellé n'a pas bougé en quatre vagues. En août 2025, l'opinion était partagée chez eux, 43 % pour et 42 % contre. En février, 51 % contre.

En mai, sept sur dix. En août, trois sur quatre. Trente-trois points en douze mois.

Cette enquête n'est pas celle de Gallup et ne s'y substitue pas : autre institut, autre mode de recueil, et surtout autre population, des électeurs inscrits et non des adultes. On ne mélange pas les deux séries.

Corrigée, la phrase de lundi soir dirait donc à peu près ceci : un sondage de mars trouvait 71 % d'opposants, et une autre enquête, en août, en trouve 75. Elle y perdrait son adverbe et y gagnerait un argument.

Sujets abordés :

ÉconomieDécryptage

Questions fréquentes

Que dit exactement le sondage Gallup sur les data centers ?
À la question du libellé exact sur la construction d'un data center dans sa commune, les réponses se répartissent ainsi : 7 % tout à fait favorables, 20 % plutôt favorables, 23 % plutôt opposés, 48 % tout à fait opposés, 3 % sans opinion. Soit 27 % pour et 71 % contre, avec une marge d'erreur de ±4 points.
Quand ce sondage a-t-il été réalisé et publié ?
La note de méthode indique des entretiens téléphoniques menés par Recon MR du 2 au 18 mars 2026, auprès d'un échantillon aléatoire de 1 000 adultes. La page porte sa date de mise en ligne à quatre endroits, le fichier PDF des résultats bruts est nommé d'après elle, et l'archive du web en garde douze captures : le sondage est sorti le 13 mai 2026.
Les raisons de l'opposition viennent-elles du même sondage ?
Non. Gallup l'écrit dans son texte : les motivations proviennent d'une question ouverte posée sur une enquête web d'avril, via le Gallup Panel. La note de méthode précise des questionnaires web auto-administrés du 1er au 15 avril, 2 054 adultes, avec des sous-groupes de 472 personnes favorables et 1 561 opposées. Autre terrain, autre mode, autre échantillon.
Pourquoi « la moitié des opposants » n'est pas « plus de 50 % des répondants » ?
Parce que ce n'est pas la même population. Gallup écrit « Half of opponents mention data centers' excessive use of resources », la reprise écrit « more than 50% of respondents ». Les opposants représentent environ les trois quarts de l'échantillon d'avril : la moitié d'un groupe n'est pas la moitié de la salle.
Existe-t-il une mesure plus récente de l'opposition aux data centers ?
Oui. Le 19 août, Heatmap a publié une enquête conduite par Embold Research du 8 au 13 août auprès de 2 045 électeurs inscrits, marge de ±2,3 points : 75 % d'opposition. Elle ne se substitue pas à celle de Gallup : autre institut, autre mode de recueil, et autre population, des électeurs inscrits et non des adultes.
Gallup a-t-il commis une erreur ?
Rien dans cet article ne lui est reproché. L'institut date son terrain au jour près, nomme le prestataire qui a passé les appels, publie sa marge d'erreur, donne le libellé exact de sa question, met ses résultats bruts en ligne, et signale lui-même que les motivations viennent d'une seconde enquête. Et un sondage de mars reste un sondage valide. Pour mars.
Alexandre Noto

Alexandre Noto

Co-fondateur & Expert Tech

Alexandre est dans la tech depuis plus de 20 ans. Entrepreneur, architecte logiciel et passionné d'intelligence artificielle, il traduit les concepts complexes en explications accessibles. Chez Declic Media, il est la voix technique qui rend l'IA compréhensible pour tous.

Tous les articles de Alexandre →
La newsletter IA gratuite