La question posée à 1 106 Américains, et à aucun Français
En France, on compte les entreprises, pas les salariés.

Entre le 10 et le 19 juillet, 1 106 actifs américains ont vu s'afficher une question inhabituelle. Pas « utilisez-vous l'IA », que tout le monde pose depuis trois ans. Celle-ci demandait : parmi ces tâches, lesquelles votre équipe ou vous confiiez à un prestataire ou à un collègue, et dont l'IA s'occupe maintenant en grande partie ou entièrement ?
Un sur cinq a coché au moins une case. C'est le chiffre publié le 6 août par Epoch AI, et repris depuis dans toute la presse spécialisée, européenne comprise, qui précise à chaque fois qu'il s'agit d'Américains. Reste qu'en Europe, personne n'a jamais posé cette question à qui que ce soit.
Un chiffre propre, et plus petit que la réalité
L'enquête a été menée avec Ipsos, sur son KnowledgePanel : un panel recruté par tirage au sort d'adresses postales, pas un vivier de volontaires inscrits sur Internet. Les dix tâches testées viennent d'O*NET, la base professionnelle du ministère du Travail américain, choisies pour leur poids dans l'emploi réel. Les résultats sont pondérés pour représenter l'ensemble des actifs américains.
Détail que ni la publication ni ses reprises ne relèvent : le questionnaire ne montre au répondant que des tâches qu'il fait déjà avec l'IA, et cinq au maximum, tirées au sort quand il y en a plus. Le dénominateur, lui, reste l'ensemble des actifs. Le compteur additionne donc tout le monde, alors qu'on ne tend le formulaire qu'à ceux qui ont déjà un pied dedans.
Autrement dit, 20 % est un plancher. La vraie proportion est forcément au-dessus, et Epoch ne prétend pas la connaître. Sur le détail, la réallocation reste modeste : 7,1 % pour l'analyse de données, 5,7 % pour la lecture de documents de travail, 5,3 % pour la tenue de registres.
En France, on compte les cuisines, pas la vaisselle
Si tu veux savoir ce que ça donne dans ton bureau, tu vas vite tomber sur une porte fermée. La statistique publique française mesure bien l'IA au travail, mais elle interroge l'entreprise, jamais la personne.
L'Insee vient de publier ses chiffres 2025 : 18 % des entreprises françaises de dix salariés ou plus déclarent utiliser au moins une technologie d'IA, contre 10 % un an plus tôt et 6 % en 2023. La moyenne européenne est à 20 %. Chez les entreprises de 250 salariés et plus, on monte à 58 %.
Et l'Insee prend lui-même la peine d'ajouter une phrase que personne ne relaie. Les entreprises utilisatrices concentrent 59 % de l'emploi du champ observé, ce qui, écrit l'institut, « ne signifie pas que 59 % des salariés français utilisent directement l'IA ». Compter les cuisines équipées ne dit pas qui fait la vaisselle. Le statisticien le sait, il le publie, et le chiffre part quand même dans la nature.
Trois enquêtes, trois balances réglées sur trois unités
Restent les enquêtes privées, et elles existent. Cegid a fait interroger 509 salariés de bureau français par OpinionWay en juillet 2025 : 58 % déclarent avoir déjà utilisé une IA dans leur travail, dont 22 % régulièrement. L'APEC a interrogé 2 000 cadres du privé en mars 2026 : la moitié utilisent l'IA générative au moins une fois par semaine, quinze points de plus qu'un an avant.
Ces chiffres sont utiles, et ils ne répondent pas à la question américaine. Ils mesurent l'usage, pas la substitution. Aucun ne demande si quelqu'un a cessé de recevoir du travail.
Ils portent aussi sur des morceaux de population, les employés de bureau ici, les cadres là, et non sur l'ensemble des actifs. Les deux se font en ligne, par quotas, quand l'enquête américaine tire ses répondants au sort par adresse postale. Deux méthodes, deux populations, deux questions : trois raisons de ne pas mettre les résultats côte à côte.
Cegid vend par ailleurs des logiciels de gestion, et son rapport d'étude annonce sans détour vouloir « nourrir une campagne de communication ». Ça n'invalide rien, ça se signale.
La Fondation Jean-Jaurès a fait le travail le plus honnête sur le sujet en décembre dernier : une note sur les salariés français et l'IA, construite en agrégeant une quinzaine de sondages privés, faute de mieux. Sa conclusion sur les personnels non encadrants, qui représentent près de 80 % des salariés français, tient en une ligne : les données disponibles « demeurent, malheureusement, plus que limitées ». C'est la configuration qu'on avait déjà trouvée devant les tribunaux du travail britanniques : la hausse des plaintes est comptée, la part qui revient à l'IA n'est comptée par personne.
Le meilleur instrument européen est braqué à côté
L'Europe a pourtant un outil que les États-Unis n'ont pas. L'European Working Conditions Survey, l'enquête d'Eurofound sur les conditions de travail, a interrogé environ 36 600 actifs dans 35 pays au premier semestre 2024. En face-à-face, à domicile, 45 minutes par entretien, sur un échantillon aléatoire. Sur la méthode, elle bat n'importe quel panel en ligne.
Golo Henseke, chercheur à University College London, en a tiré fin avril la photographie la plus large disponible de l'adoption de l'IA en Europe : 12 % des actifs déclarent utiliser l'IA générative pour leur travail, avec un écart considérable selon les pays, de moins de 3 % à environ 25 %. La France figure dans la moitié basse de ce classement, sans que l'étude imprime son taux ailleurs que dans un graphique.
Sauf que les deux questions de conséquence de l'enquête parlent de « la technologie », pas de l'IA : est-ce que la technologie vous a retiré des tâches, est-ce qu'elle vous en a créé de nouvelles. Ni collègue, ni prestataire, ni personne. La caméra est excellente, elle filme la pièce d'à côté.
Et quand Henseke cherche un effet causal, il n'en trouve pas. L'association brute est spectaculaire, les métiers les plus adopteurs sont aussi ceux qui déclarent le plus de changement dans leurs tâches. Elle s'effondre dès qu'on tient compte du métier et du pays. Sa lecture : à ce stade, l'IA se glisse dans les processus existants sans que les gens y reconnaissent une tâche en moins ou une tâche en plus. Le découpage des métiers en morceaux est peut-être en cours, il n'est pas encore visible dans les réponses.
Ce qu'on sait quand même des salariés français
Un chiffre européen existe pourtant sur les salariés, et il est plus inconfortable que celui qu'on cherchait. L'étude mondiale de KPMG et de l'Université de Melbourne, terrain hiver 2024-2025, 48 340 répondants dans 47 pays, direction scientifique confiée à la Melbourne Business School, comporte un item que peu de gens citent.
Parmi les salariés français qui utilisent l'IA, 60 % déclarent s'être déjà appuyés sur une sortie de l'outil sans en évaluer l'exactitude. La moyenne mondiale est à 66 %. KPMG vend du conseil en gouvernance de l'IA, ce qui en fait une partie prenante ; la direction académique atténue le biais sans le supprimer. Et son terrain a dix-huit mois de plus que celui d'Epoch, une éternité sur ce sujet.
On ne sait donc pas si les salariés français ont commencé à confier à la machine ce qu'ils confiaient au bureau d'à côté. On sait qu'une bonne partie d'entre eux a déjà rendu un travail sans l'avoir vérifié.
Sujets abordés :
Questions fréquentes
Que dit exactement le chiffre de 20 % publié par Epoch AI ?
Pourquoi ce chiffre est-il un plancher et non une mesure complète ?
Existe-t-il un équivalent français de cette question ?
Les enquêtes privées françaises ne répondent-elles pas à la question ?
L'enquête européenne d'Eurofound permet-elle de trancher ?
Que sait-on quand même des salariés français ?

Alexandre Noto
Co-fondateur & Expert Tech
Alexandre est dans la tech depuis plus de 20 ans. Entrepreneur, architecte logiciel et passionné d'intelligence artificielle, il traduit les concepts complexes en explications accessibles. Chez Declic Media, il est la voix technique qui rend l'IA compréhensible pour tous.
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