Trois coups de fil ont suffi à enterrer le décret IA de Trump
Trump a retiré son décret IA quelques heures avant la signature, après des appels de Musk, Zuckerberg et Sacks. Lecture du précédent.

Un texte préparé pendant des mois, enterré en une nuit
Le mercredi 20 mai au soir, la Maison Blanche prépare la signature du premier décret IA de l'ère Trump 2. Le texte circule depuis des semaines dans les agences fédérales, OpenAI et Anthropic sont en négociation active sur la formulation. Vingt-quatre heures plus tard, Trump retire le décret sans avoir signé. Trois coups de fil dans la nuit ont suffi.
Le contenu du draft, révélé par Axios, tenait en deux blocs. Une section "covered frontier models" demandait aux laboratoires IA de soumettre leurs modèles avancés au gouvernement fédéral jusqu'à 90 jours avant leur mise en circulation publique. Le tout sur une base volontaire, sans sanction et sans licensing.
L'industrie poussait pour 14 jours, pas 90. Une seconde section organisait un "clearinghouse" cybersécurité piloté par le Treasury pour identifier les vulnérabilités sur les modèles avant release.
Pour situer l'échelle, l'executive order de Biden d'octobre 2023 que Trump avait annulé dès janvier 2025 était nettement plus contraignant. Le texte du 20 mai 2026, c'était déjà la version basse. Et elle était encore trop régulatoire pour le camp accelerationist.
Trois coups de fil, une signature qui saute
Selon Axios et Semafor, trois appels arrivent à Trump dans la nuit du 20 au 21 mai. Elon Musk pour xAI. Mark Zuckerberg pour Meta.
David Sacks complète le trio. L'intéressé n'occupe plus son poste de "White House AI and Crypto Czar" depuis fin mars 2026, mais il co-préside désormais le PCAST, le Council of Advisors on Science and Technology. L'argument central tient en un mot : Chine.
Le 21 mai, devant la presse, Trump confirme le retrait avec une formulation directe : "I didn't like certain aspects. I postponed it. I think it gets in the way of, you know, we're leading China, we're leading everybody."
Sacks aurait argumenté en interne, selon une source citée par Axios, que le mécanisme volontaire à 90 jours pouvait dériver vers un régime de licensing de facto. Argument intéressant pour un texte qui ne prévoyait aucune obligation contraignante et aucune sanction.
Nuance journalistique : les protagonistes ont contesté le récit. Musk a publié un démenti sur X, affirmant qu'il n'avait parlé à Trump qu'après la décision et qu'il ignorait le contenu du décret. Meta a tenu une ligne similaire pour Zuckerberg, indiquant un échange postérieur au retrait.
Le Manila Times a relayé les démentis le 23 mai.
De son côté, le Washington Post a confirmé le 22 mai l'angle Axios avec plusieurs sources White House additionnelles.
Le timing exact des appels reste donc contesté. Sur l'orientation, en revanche, les sources convergent : le camp accelerationist a gagné l'arbitrage interne avant même que la signature soit possible.
Un verrou structurel
Le retrait n'est pas un accident de calendrier, c'est la trace d'une ligne de fond. Trois jours avant la signature prévue, le 18 mai, 60+ figures du noyau MAGA publiaient une lettre ouverte intitulée "Humans First".
Steve Bannon, Amy Kremer et plusieurs élus Tea Party demandaient à Trump d'imposer des tests fédéraux obligatoires sur les modèles avancés. "Mandatory testing and government approval", écrivait Bannon, qui réclamait explicitement un régime contraignant.
Le draft du 20 mai était déjà un compromis qui ignorait cette demande et se limitait au volontaire. Même ce compromis-là a sauté en quelques heures.
Le camp accelerationist tient le terrain : David Sacks et le PCAST, Marc Andreessen et a16z, les fondateurs des plus gros labs, le Council économique national, une partie du staff du Vice-Président. En face, Bannon et l'aile populiste du MAGA voient dans l'IA une menace pour l'emploi et la sécurité nationale.
La fracture sur la régulation IA traverse désormais la coalition Trump plutôt qu'elle ne sépare démocrates et républicains. Le décret retiré est moins un compromis raté qu'un test de force gagné par les accelerationists.
Conclusion mécanique : pendant les deux ans qui restent du mandat, il n'y aura pas de cadre fédéral contraignant sur les modèles d'IA aux États-Unis. Comme Transformer News le résume, la fenêtre politique pour une régulation IA fédérale est désormais fermée à Washington jusqu'en 2029.
L'Europe seule contre le marché
Pour la France et l'Europe, le calcul change radicalement. L'AI Act devient le seul filet réglementaire contraignant à l'échelle d'un grand bloc occidental. Et la date concrète est posée au calendrier : le 2 août 2026, dans dix semaines, l'AI Office gagne le pouvoir d'imposer des amendes allant jusqu'à 3 pour cent du chiffre d'affaires mondial pour les violations sur les GPAI (modèles à usage général).
Les sanctions sont activables. Le timing avec le retrait du décret américain est saisissant.
Mistral et les éditeurs européens entrent dans une configuration inédite : un marché US désormais sans contrainte fédérale, un marché européen avec des règles que les Américains ne sont plus obligés de suivre. Soit l'Europe tient sa ligne et impose ses normes par effet d'extraterritorialité, comme elle l'a fait avec le RGPD. Soit les capitales européennes lâchent face au lobbying industriel qui ne manquera pas d'arriver. Paris et Berlin ont déjà commencé à plaider pour un assouplissement.
La vraie question des prochains mois se déplace de Washington vers Bruxelles. Et la marge de manœuvre européenne se compte en dizaines de semaines, pas en années.



