Le chiffre vérifié · N°14

L'IA ne prendra que 5 % des emplois, selon un prix Nobel ?

On est allé lire le calcul.

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L'IA ne prendra que 5 % des emplois, selon un prix Nobel ?

La phrase qui revient

« Solo il 5% di noi perderà il lavoro per colpa dell'AI. » Seuls 5 % d'entre nous perdront leur travail à cause de l'IA : c'est le titre de Punto Informatico, le 7 octobre. Le même jour, l'indien Business Today titre sur un prix Nobel qui ne voit que 5 % des emplois changer en dix ans.

Le déclencheur date de la veille. Mustafa Suleyman, qui dirige l'IA chez Microsoft, a relancé sur X un essai de Daron Acemoglu, prix Nobel d'économie 2024, paru en juillet dans The Humanist Review, le magazine que publie Microsoft AI. Et la phrase n'est pas neuve : le 2 octobre 2024, Bloomberg titrait déjà « AI Can Only Do 5% of Jobs ». L'IA ne peut faire que 5 % des emplois.

Ce chiffre a une source publique : un article de recherche d'Acemoglu, « The Simple Macroeconomics of AI », diffusé par le NBER en mai 2024 puis publié dans la revue Economic Policy. On l'a lu. Le chiffre y est, à quelques dixièmes près. L'unité, non.

4,6 % de quoi, exactement

Le calcul tient en une ligne : 0,23 × 0,200 = 4,6 %.

Le premier facteur, 20 %, est la part des tâches du travail américain « exposées » à l'IA, d'après une étude d'Eloundou et de ses coauteurs (2023), agrégée par profession et pondérée par la masse salariale. Le second, 23 %, est la part de ces tâches exposées qu'il serait rentable de confier à la machine d'ici dix ans, une estimation empruntée à des travaux sur la vision par ordinateur. Résultat : 4,6 % des tâches, arrondi ensuite à 5 %.

Deux précisions changent la lecture. D'abord, l'auteur écrit lui-même qu'il reprend ces mesures d'exposition sans distinguer l'automatisation de l'aide apportée au travailleur. « Exposé » veut dire que l'IA peut intervenir sur la tâche, pas qu'elle prend la place de celui qui la fait. Ensuite, il prévient qu'aucun des deux facteurs ne peut être estimé avec précision, et demande qu'on lise ses chiffres avec une grande prudence, comme des indications.

Un emploi ressemble à un trousseau de clés. Qu'une machine sache ouvrir une serrure sur vingt ne dit pas combien de gens rendront leur trousseau.

Ce que le papier concède, et ce que les titres en font

La ligne du calcul se termine pourtant par une parenthèse, « 4.6% of all tasks (or occupations) ». Le papier tend lui-même une perche vers les métiers, parce que l'exposition est mesurée profession par profession. Mais elle ne transforme pas une part de tâches pondérée en nombre de postes supprimés : rien dans ce calcul ne compte des licenciements.

Chez Bloomberg, c'est le titre qui dérape plus que le texte. Dans l'article de 2024, tel que l'a repris son édition portugaise Bloomberg Línea, seuls 5 % des emplois peuvent être remplacés, ou au moins fortement aidés, par l'IA. Cette nuance colle à la mesure d'exposition. Le titre l'a perdue.

Punto Informatico va le plus loin : son texte annonce que 5 % des êtres humains seront remplacés par l'IA dans leur vie professionnelle d'ici dix ans. Business Today cite d'abord correctement l'essai, 5 % de ce que font les humains, puis écrit un paragraphe plus loin que seuls 5 % des emplois humains peuvent être remplacés. Même le centre du MIT qu'Acemoglu codirige résume l'entretien de Bloomberg en 5 % des emplois.

Le 0,66 %, un plafond lu comme une prévision

Ces 4,6 % des tâches, multipliés par 14,4 % d'économies de coûts moyennes sur les tâches concernées, donnent 0,0066 : au plus 0,66 % de productivité globale des facteurs en dix ans, soit environ 0,064 % par an.

« Au plus » est dans le texte. Le résumé écrit « no more than », pas davantage que, et la conclusion parle d'une borne supérieure.

Le papier énumère ensuite ce qui pourrait la rendre trop haute. Les gains des technologies numériques suivent souvent une courbe en J, plate pendant des années avant de monter. Si c'est le cas, écrit Acemoglu, les 14,4 % de réduction de coûts pourraient être nettement surestimés pour la décennie à venir. Et une fois prises en compte les tâches difficiles à apprendre pour une machine, la borne descend à 0,53 %.

Une borne n'est pas un mur pour autant. Le même papier chiffre des variantes plus généreuses : 0,89 % avec les gains mesurés par une autre étude, environ 0,9 % si l'automatisation devient rentable sur 30 % des tâches exposées. Le 0,66 % est le plafond de son scénario de base, sous des hypothèses qu'il nomme une à une. C'est la vitesse inscrite sur le panneau, pas l'heure d'arrivée annoncée par le GPS.

Le 31 mai 2024, Le Monde Informatique met entre guillemets, au nom d'Acemoglu, que l'IA « n'augmentera » la productivité « que de 0,66% sur dix ans ». La phrase du papier disait que l'effet ne devrait pas dépasser ce niveau. La nuance tient en quelques mots, et elle sépare un plafond d'une prévision. Le même article rapporte correctement la borne abaissée à 0,53 %, et The Register citait deux jours plus tôt la formule exacte.

Quand l'auteur arrondit lui-même

Le glissement ne vient pas que de la presse. Le 6 août 2024, dans une tribune signée pour Fortune, Acemoglu écrit qu'on obtient un gain de productivité de seulement 0,66 % en dix ans, et que l'effet se situera plus probablement entre 0,5 et 0,6 %. Il y reconnaît une très grande incertitude, mais le plafond est devenu une fourchette probable.

Dans l'essai de juillet 2026, il raconte son chiffre autrement encore. Les 5 % y deviennent un quart des 20 % du travail qui, écrit-il, peut être entièrement automatisé, là où le papier parlait de tâches exposées, automatisation et aide confondues. Il présente ses chiffres de 2024 comme une prévision, et qualifie les 5 % de « guesstimate » : une estimation au doigt mouillé.

Même glissement pour le PIB. L'essai rappelle une prévision d'environ 1,5 % de PIB en plus sur dix ans. Le papier donnait deux fourchettes : de 0,93 à 1,16 % si l'investissement suit modestement, de 1,4 à 1,56 % en cas de boom. Le 1,5 % est donc le haut du scénario le plus favorable. Et il ressemble au chiffre de Goldman Sachs que le papier conteste, sauf que celui-là parlait de 1,5 % de croissance de la productivité en plus chaque année.

Ce qui reste vrai

La thèse tient debout. Avec ses propres hypothèses, Acemoglu montre qu'on reste loin des révolutions économiques annoncées par d'autres, et il juge en 2026 que ses chiffres résistent pour l'instant, tout en reconnaissant que les modèles ont progressé plus vite que lui-même ne l'attendait.

Ce que la phrase « 5 % des emplois » ajoute, en revanche, ne figure dans aucun de ces calculs : ni combien de postes disparaissent, ni combien se transforment. On l'avait vu en avril avec l'étude Coface, l'IA découpe les métiers en tâches bien avant d'en supprimer. Et la courbe en J qu'invoque Acemoglu prolonge le paradoxe de productivité qu'on décrivait en mars.

Le papier compte des tâches et pose un plafond. Les titres comptent des gens, et annoncent un avenir.

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Questions fréquentes

D'où vient le chiffre de 5 % attribué à Daron Acemoglu ?
D'un article de recherche, « The Simple Macroeconomics of AI », diffusé par le NBER en mai 2024 puis publié dans la revue Economic Policy. Le calcul tient en une ligne : 0,23 × 0,200 = 4,6 % des tâches, arrondi ensuite à 5 %. Le premier facteur est la part des tâches du travail américain exposées à l'IA (Eloundou et al., 2023), le second la part de ces tâches qu'il serait rentable de confier à la machine d'ici dix ans.
Acemoglu dit-il que l'IA va supprimer 5 % des emplois ?
Non. Le calcul porte sur une part de tâches exposées, pondérée par la masse salariale, et l'auteur précise qu'il ne distingue pas l'automatisation de l'aide apportée au travailleur. « Exposé » veut dire que l'IA peut intervenir sur la tâche, pas qu'elle prend la place de celui qui la fait. Le papier écrit « (or occupations) », mais rien dans ce calcul ne compte des licenciements.
Que signifie le 0,66 % de productivité ?
C'est un effet au plus : 0,66 % de productivité globale des facteurs en dix ans, soit environ 0,064 % par an. Le résumé écrit « no more than » et la conclusion parle d'une borne supérieure. C'est le plafond du scénario de base : avec les tâches difficiles, la borne descend à 0,53 %, et des variantes plus généreuses donnent 0,89 % ou environ 0,9 %.
Le 0,66 % est-il une prévision ?
Le papier le présente comme une borne. Mais l'auteur l'a lui-même arrondi : dans une tribune pour Fortune en août 2024, il situait l'effet plus probablement entre 0,5 et 0,6 %, et dans son essai de juillet 2026 il présente ses chiffres de 2024 comme une prévision et qualifie les 5 % de « guesstimate ».
D'où vient le 1,5 % de PIB cité en 2026 ?
De l'essai de juillet 2026, qui rappelle une prévision d'environ 1,5 % de PIB en plus sur dix ans. Le papier de 2024 donnait deux fourchettes : de 0,93 à 1,16 % si l'investissement suit modestement, de 1,4 à 1,56 % en cas de boom. Le 1,5 % est donc le haut du scénario le plus favorable.
Julien-Pierre Noto

Julien-Pierre Noto

Entrepreneur & Voix du terrain

Julien-Pierre est entrepreneur, avec plus de vingt ans de terrain dans le bâtiment et l'immobilier. Depuis trois ans, il travaille avec l'IA au quotidien dans une PME — pas en labo : sur de vrais dossiers, avec de vrais clients. Fondateur d'ONDE AI R&D, un laboratoire de R&D appliquée sur le travail humain-IA, il publie ses méthodes en open source, ce qui marche et ce qui ne marche pas. Chez Declic Media, il est la voix du terrain : l'IA appliquée, celle qui doit prouver son utilité.

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