Chiffre de la semaine : le golf et l'eau des data centers
Le golf américain consomme 4,6 fois plus d'eau que tous les data centers. Le chiffre est exact. Mais il compte le présent contre l'avenir, et l'eau visible contre l'eau qu'on cache.

Chiffre de la semaine : le golf et l'eau des data centers
4,6 fois. C'est le rapport entre l'eau que consomme le golf américain et celle que consomment tous les data centers du pays. Le golf en pomperait 2,08 milliards de gallons par jour, les data centers 449 millions.
Kevin O'Leary, l'investisseur de Shark Tank, a sorti ce chiffre sur la radio de Glenn Beck pour défendre son propre projet de data center dans l'Utah. Sa formule : « n'importe quel data center aujourd'hui, c'est comme un terrain de golf ».
Le chiffre est bon. Nous sommes allés le vérifier, et le golf boit effectivement beaucoup plus d'eau que les serveurs, au présent, à l'échelle du pays. Le problème n'est pas dans l'arithmétique. Il est dans ce que cette arithmétique choisit de ne pas compter.
Une variante du format : la déformation par cadrage
Ceci est le deuxième numéro de notre rubrique. Le principe tient en une phrase : le chiffre est presque toujours exact, c'est le récit qu'on lui colle qui dérape. La semaine dernière, avec l'étude de Boston College sur les seniors, la déformation vivait dans les titres, pas dans les articles.
Cette fois, elle vit ailleurs : dans le cadrage d'un porte-parole qui a un intérêt direct à ce qu'on adopte sa lecture. Ce n'est pas un procès. Brandir une vraie statistique pour désamorcer une inquiétude est un procédé courant, en politique comme en affaires. Ce qui nous intéresse, c'est le mécanisme, pas l'homme : comment un chiffre parfaitement exact raconte une histoire fausse quand on choisit soigneusement ce qu'on met dans la comparaison.
D'où vient le chiffre
Les deux nombres existent. Le golf vient des relevés de la GCSAA, l'association des intendants de terrains. Le chiffre des data centers vient d'une association d'opérateurs d'eau de Floride, relayée par The Next Web, qui a examiné la sortie d'O'Leary. TNW confirme d'ailleurs : sur le fond, il n'a pas tort de le souligner.
Reste que le média qualifie l'argument de « déviation déguisée en statistique ». Traduction : une bonne réponse à une question que personne ne posait. La vraie question n'est pas de savoir qui, du golfeur ou du serveur, consomme le plus aujourd'hui. Elle est de savoir vers où vont les deux courbes, et ce que le chiffre laisse hors du cadre.
Première omission : le temps
Un chiffre unique est une photo. O'Leary la présente comme une vérité permanente. Or les deux courbes ne pointent pas dans la même direction.
Côté golf, l'eau baisse. Selon la GCSAA, les terrains américains ont consommé 1,63 million d'acre-feet en 2024, soit environ 531 milliards de gallons sur l'année. C'est 31 % de moins qu'en 2005. Le golf a passé vingt ans à installer des arroseurs de précision, des gazons plus secs et des eaux recyclées. Sa consommation est plate, voire déclinante.
Côté data centers, c'est l'inverse. Le rapport 2024 du Lawrence Berkeley National Laboratory, la référence sur le sujet, chiffre l'eau directe de refroidissement à 17,4 milliards de gallons en 2023, et projette entre 38 et 73 milliards de gallons d'ici 2028. Une consommation qui double ou quadruple en cinq ans.
TNW situe le croisement des deux courbes autour de 2026 ou 2027. La date exacte se discute selon le périmètre retenu, mais la direction, elle, ne se discute pas : une courbe à plat, une courbe qui grimpe. Comparer leur hauteur un mardi de 2026 ne dit rien de leur trajectoire.
Deuxième omission : l'eau qu'on ne voit pas
Voilà le point le plus lourd, et le plus enterré. Le chiffre d'O'Leary ne compte que l'eau directe : celle qui s'évapore dans les tours de refroidissement, sur le site du data center. C'est l'eau visible, celle qui figure sur le compteur du bâtiment.
Mais un data center consomme surtout de l'électricité, et produire cette électricité consomme de l'eau, à la centrale, souvent à des centaines de kilomètres de là. Le même rapport LBNL estime cette eau indirecte à environ 211 milliards de gallons en 2023, soit à peu près douze fois l'eau directe de refroidissement. Elle est réelle, elle est prélevée sur des bassins réels, elle n'apparaît simplement pas là où O'Leary regarde.
Comptez les deux, et la comparaison se déplace entièrement. Ce n'est pas un détail de méthode : c'est le cœur du sujet.
Nous avions déjà vu que les métriques écolos des data centers ne tiennent pas debout une fois recalculées. L'eau suit la même logique. On mesure ce qui arrange, on baptise ça un bilan.
Même le chiffre du golf est le plus gros disponible
Un dernier détail achève de trahir le cadrage. Le 2,08 milliard de gallons par jour attribué au golf est une vieille estimation, d'avant les grandes économies d'eau du secteur. La GCSAA place aujourd'hui le golf autour de 1,45 milliard de gallons par jour. Pour un côté de la balance, O'Leary prend le nombre le plus élevé qui existe. Pour l'autre, le plus étroit. Deux choix qui vont dans le même sens.
Ce que le chiffre sert vraiment à dire
Séparons ce que le chiffre dit de ce qu'on lui fait dire. Ce qu'il dit : à l'échelle du pays, le golf pompe aujourd'hui plus d'eau directe que les serveurs. Vrai. Ce qu'on lui fait dire : donc un data center n'est pas un problème d'eau. Faux, et surtout hors sujet.
Une moyenne nationale ne dit rien d'une usine précise dans un bassin précis. Le projet d'O'Leary dans l'Utah annonce une première phase de 1,4 gigawatt, et Utah Clean Energy estime que le site pourrait consommer entre 2 et 16,6 milliards de gallons par an selon sa source d'électricité. La question locale reste entière : cet aquifère-là peut-il donner cette eau-là. Le golf du comté d'à côté n'y répond pas.
C'est ça, la mécanique. Un chiffre exact, dont on rétrécit le périmètre et dont on fige le temps, finit par soutenir une conclusion que son arithmétique ne permet pas. Le nombre ne ment pas. C'est le cadre autour du nombre qui raconte l'histoire, et c'est le cadre qu'il faut lire.



